LA NOTION DE PARAGRAPHE

Jean-Michel Adam
(12-2020)

Pour citer cette notice:
Adam (J.-M.), 2018, "La notion de paragraphe", in Encyclopédie grammaticale du français,
en ligne: encyclogram.fr



1. Un objet problématique.


Dans l’enseignement de l’écriture (rhétorique et composition), le paragraphe a été très tôt reconnu comme un objet didactique. L’enseignement de la dissertation littéraire en a fait la « cellule rhétorique » (Genette 1969 : 38) par excellence du mouvement de l’argumentation. Une conception logique et grammairienne du « bon paragraphe » –« grande phrase » ou « petit discours » développant, au moyen d’une séquence logiquement ordonnée d’énoncés, le thème annoncé par une phrase topique – s’est imposée sans que ses origines soient identifiées, ni sa validité testée (Stern 1976 : 254). Il a fallu attendre le dernier tiers du XXe siècle pour que les travaux expérimentaux de psychologie du langage sur la lecture, la compréhension et la mémorisation de textes démontrent la « réalité psychologique du paragraphe » (Dubois & Vissier 1985) et la fonction instructionnelle de l’alinéa.

La stylistique littéraire a eu longtemps pour unité d’analyse le mot et la phrase. C’est probablement la raison pour laquelle on ne trouve pas d’entrée alinéa ou paragraphe dans le volumineux Vocabulaire de la stylistique de Mazaleyrat & Molinié (1989), ni dans des introductions à la stylistique, pourtant très informées, comme celles de Fromilhague & Sancier-Château 1996, Cogard 2001, Stolz 2006 ou Serça 2012. Pour que des sections d’ouvrages de stylistique mettent l’alinéa et le paragraphe en avant, il a fallu attendre le dépassement de la frontière de la phrase dans La construction du texte de Gardes Tamine & Pellizza (1998 : 70-88) et dans Stylistique de la prose d’Herschberg Pierrot (2003 : 249-251 et 260-264) ou, dans une perspective plus monographique, dans un article pionnier de Sandras (1972) consacré au blanc et à l’alinéa chez Flaubert et dans certains articles de La langue littéraire (Philippe & Piat, dir. 2009).

Le paragraphe et l’alinéa ont été reconnus et véritablement étudiés quand on a admis que l’activité de produire ou de comprendre un texte passe par le regroupement-empaquetage de propositions et de phrases  > Notice , de clauses (Groupe de Fribourg 2012 : 43-50) et de périodes  > Notice  par blocs successifs et hiérarchisés de sens. La fragmentation par les alinéas a alors été mise en relation avec la facilitation (Albadalejo Mayordomo & García Berrio 1983 : 167) ou avec le brouillage de l’accès à l’organisation textuelle du sens. Mais les linguistes n’ont cessé de s’interroger : « Paragraph, is it a Legitimate Linguistic Unit ? », se demandait Makino (1979) et nombreux sont ceux qui, comme lui, ont préféré renvoyer le paragraphe aux domaines de la mise en page typographique et de la variation stylistique. Pour la plupart des grammairiens et linguistes, l’unité de segmentation des textes écrits reste la phrase (Le Goffic 2019 : 23). Comme l’a relevé Cobas (2004 : 89) à propos de l’espagnol, l’absence, en français, d’entrée paragraphe et/ou alinéa dans les dictionnaires et encyclopédies de sciences du langage des cinquante dernières années confirme le manque de légitimité linguistique de notre objet. C’est le cas – pour ne citer que des ouvrages dans lesquels le paragraphe aurait eu légitimement sa place – du Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage de Ducrot et Schaeffer (1995), du Dictionnaire encyclopédique de pragmatique de Moeschler et Reboul (1994) et du Dictionnaire de poétique d’Aquien (1993).

Dans leur notice Ponctuation  > Notice  , Ferrari & Pecorari rangent l’alinéa dans les signes de ponctuation, sans toutefois accorder à cette ponctuation blanche le statut de « véritable signe de ponctuation ». Si, à la suite de Dahlet 2003, leur notice en fait quand même un « signe de séquence » et reconnait que le passage à la ligne marque l’étendue d’un « constituant du texte », le paragraphe est réduit au statut d’unité « strictement formelle ». Une double question reste donc posée : comment définir ce constituant textuel propre à l’écrit et comment participe-t-il à la co-construction du sens en discours ?

Pour répondre à cette double question, la présente notice prend appui sur deux prises de position originales. À la question « Le paragraphe est-il une unité linguistique ? », Henri Mitterand (1985) a certes répondu « non » du point de vue d’une linguistique de la langue, mais « oui » dans la perspective d’une linguistique textuelle et discursive. La Grammaire d’aujourd’hui d’Arrivé, Gadet & Galmiche, qui comporte une entrée Alinéa (défini comme « marque du début du paragraphe » 1986 : 58) et une brève entrée Texte (1986 : 670-671), va dans le même sens : « Le paragraphe est une unité de discours délimitée, au niveau de la manifestation graphique, par l’alinéa. La division du discours (au sens, ici, de texte) en paragraphes donne des indications sur la structure sémantique de l’énoncé » (1986 : 467). Ces deux positionnements peuvent être rapprochés de la « Discours-centred Rhetoric of Paragraph » de Rodgers (1966), qui contestait l’analogie grammairienne de la « sentence-based tradition » pour laquelle les principes qui gouvernent les arrangements de phrases dans un paragraphe seraient identiques à ceux qui gouvernent les arrangements de mots dans des phrases. En recentrant l’approche du paragraphe sur une linguistique du texte et du discours et sur une conception élargie de la ponctuation, nous nous efforcerons de suivre le programme de Rodgers : « What we need is a philosophy of paragraph punctuation, a flexible, open-ended discourse-centered rhetoric of the paragraph » (1966 : 4 ; je souligne).

Ce besoin se fait d’autant plus sentir que l’importance du paragraphe est plus que jamais manifeste dans certaines pratiques d’édition électronique où la page tend à disparaître au profit d’une numérotation linéaire des paragraphes, en accord avec le défilement continu du texte sur un écran. Mais, parallèlement et paradoxalement, les limites spatiales des écrans de tablettes et de téléphones entrainent une évolution que décrit Crystal, sur le site de son Encyclopedic Dictionary of Language and Languages (1992) :

Talking about online, you’ll notice that in electronic contexts, paragraphs tend to be much shorter than offline. Find a newspaper and count the words in its paragraphs. Then go to a news website, such as BBC News, and count the words in the paragraphs. You’ll find that most of them have fewer words. Why? Type a long paragraph on your screen and you’ll soon see why. It gets very difficult to read a large chunk of type, especially on a mobile phone. (When I was revising this book to go online, I rewrote several of my paragraphs to make them shorter.)

Dans la plupart des écrits de communication numérique (du courrier électronique au SMS) et dans le journalisme de la presse gratuite, dominé par le genre de la brève et proche des 280 caractères des tweets qui envahissent même la communication politique, on assiste à une réduction de la longueur des paragraphes et à une sloganisation de la parole. Pour décrire ces formes scripturales numériquement et techniquement contraintes, nous n’avons pas besoin de la notion de paragraphe, puisque l’ampleur maximale de ces segments textuels est celle de la période.

Il en va de même avec la notion de paragraphe oral. À la suite de Brown & Yule (1983 : 100-106), les Anglo-saxons distinguent un orthographic paragraph, propre au discours écrit, et un speech paragraph ou paratone de l’oral. Pauses, marqueurs discursifs et chutes intonatives, associées à une complétude syntaxique et à certains mouvements corporels ponctuent ces paratones. « Par analogie », Morel & Danon-Boileau en sont venus à parler, dans leur Grammaire de l’intonation, de « paragraphe oral » et à en faire l’unité maximale d’analyse de la parole spontanée :

Le choix du « paragraphe » comme unité d’analyse de l’oral se justifie par l’analogie avec la définition qu’on en donne à l’écrit. De même qu’à l’écrit le paragraphe ne peut être défini que par des indices typographiques – alinéa au début et blanc à la fin (donc extérieurs au plan segmental) – de même à l’oral seuls les indices suprasegmentaux permettent le découpage en paragraphes. (1998 : 21)

L’identification des bornes de ce « paragraphe intonatif » (Morel 2003) passe par des indices comme « la chute conjointe de la mélodie et de l’intensité sur la syllabe finale » (Morel 2011 : 111). Le Groupe de Fribourg (2012 : 12), qui segmente le discours en prenant appui sur ces marques de clôture prosodiques, isole également des « paragraphes tonaux » considérés, fort justement, comme des périodes. Mais si les paratones correspondent à ce rang linguistique de la période, il ne sert à rien de les assimiler, même par l’analogie, à l’unité scripturale qui est l’objet de la présente notice. Comme l’écrit Goffman : les tours de parole couplés sous forme d’échanges bipartites ne forment pas des paragraphes mais sont liés les uns aux autres par une ou plusieurs suites (iso)topiques ou parcours thématiques :

Utterances are housed not in paragraphs, but in turns at talk-occasions implying a temporary taking of the floor, as well as an alternation of takers. Turns themselves are naturally coupled into two-party interchanges. Interchanges are linked in runs marked off by some sort of topicality. One or more of these topical runs make up the body of a conversation. (Goffman 1978 : 787 ; je souligne)

Il sera donc ici question essentiellement du paragraphe et de sa ponctuation scripturale par l’alinéa dans la prose élaborée journalistique (textes T1 et T3), politique (T4), littéraire (T2 et des exemples de prose poétique de Gide et de Butor), mais aussi scientifique, scolaire et académique, juridique, etc. Après un rapide parcours historique des différentes approches des notions de paragraphe et d’alinéa (section 2), nous prendrons appui sur les travaux qui mettent en relation ponctuation, scripturation et textualité (section 3), puis nous rappellerons quels grands facteurs linguistiques assurent la connexité-cohésion-cohérence intra- et inter-paragraphique (4), avant d’examiner comment une suite de paragraphes parvient à faire texte (5).



2. Une brève histoire des approches et définitions du paragraphe et de l’alinéa.


La pratique typographique des manuscrits médiévaux n’était pas du tout unifiée (Achard-Bayle & Pešek 2020 : 20 ; voir aussi Arabyan 2018) et il a fallu attendre les frères Estienne, savants imprimeurs du XVIe siècle, pour que l’alinéa acquière un statut de ponctuant des périodes et des parties du discours. Mais ce n’est que vers la fin du XVIIe siècle, en France, que les dictionnaires et les pratiques éditoriales prennent les grandes directions (2.1) qu’explorent des grammairiens du siècle suivant comme Dumarsais et Condillac qui fixent ce qui devient, à la fin du XIXe, une doxa (2.2) théorisée par la tradition anglo-saxonne (2.3). Nous verrons en quoi les travaux empiriques de psycholinguistique textuelle de la fin du XXe siècle (2.5) éclairent l’approche dialogique et pragmatique du paragraphe esquissée, à la fin des années 1920, par Vološinov (2.4). Nous présenterons, pour finir, la grammaire du paragraphe de Longacre (2.6).

2.1. Le paragraphe et l’alinéa dans la seconde moitié du XVIIe siècle

L’entrée paragraphe du Dictionnaire françois de Richelet (1680) donne cette définition : « Mot qui vient du Grec & qui parmi les jurisconsultes est pris pour une partie d’une loi, d’un chapitre ou d’un titre […] ». Le Dictionnaire universel de Furetière (1694), qui ne comporte pas d’entrée alinéa, se limite à une double définition du paragraphe comme signe typographique d’origine paléographique (para- à côté et graphos signe graphique) et comme terme juridique :

Terme de Jurisconsulte. C’est une section ou division qui se fait des textes des lois, ce qui s’appelle ailleurs un article. Une telle loi est divisée en trois paragraphes. […] La marque de paragraphe cité est faite ainsi §. Les Grecs se servaient aussi de paragraphes, pour marquer les couplets, ou strophes, ou autres divisions des Odes & des Ouvrages Poëtiques.

Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 considère le paragraphe comme une unité textuelle de composition : « Petite section d’un discours, d’un chapitre », mais le cantonne dans le champ du droit : « Il n’est guère en usage que dans les Livres de Droit. Paragraphe premier, paragraphe second […]. » En fait, la multiplication des alinéas et des paragraphes caractérise les discours techniques et scientifiques : médecine, mathématique, traités et textes à visée didactique en général. Le texte continu témoigne, en revanche, d’un registre discursif élevé, d’une tenue, voire d’une esthétisation.

C’est ce que confirme la comparaison (Laufer 1985) de deux ouvrages parus chez le même éditeur Barbin [ci-après, il est toujours question, sauf indication contraire, de la première édition] : les Lettres portugaises traduites en françois, roman épistolaire anonyme (attribué à Gabriel de Lavergne, comte de Guilleragues), publié en 1669, et le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes d’Henri de Montfaucon, abbé de Villars, paru en 1670. Les cinq entretiens comportent un grand nombre de paragraphes (généralement deux par pages) alors que les cinq épîtres amoureuses de la religieuse portugaise sont éditées d’un seul tenant (du moins pour les quatre premières, la dernière étant divisée en six paragraphes). Dans la mesure où l’éditeur et la date de parution sont identiques, le changement de genre de discours peut être retenu comme explication des différences : le genre de l’épître, inséparable de l’art de la conversation, se distancie ainsi de la plus grande segmentation et lisibilité du genre moins élevé de l’entretien.

L’usage du paragraphe, à l’ère de l’imprimerie, est révélateur d’une visée communicationnelle et d’un positionnement dans un contexte socio-discursif donné. Ainsi, le traité sur Les Passions de l’âme de Descartes (1649) est découpé en trois parties et en 212 courts articles numérotés. Si son Traité de la mécanique (1668) est lui aussi subdivisé en nombreux paragraphes et illustré de figures, ses Meditationes de prima philosophia (1641), écrites en latin, se présentent, en revanche, comme une suite de cinq méditations d’une seule coulée (la sixième et dernière, pages 38-48, est divisée en trois paragraphes par les alinéas des pages 39 et 46). Le Discours de la méthode (1637), écrit en français et destiné, de ce fait, à un public plus large que le cercle des savants érudits de son temps, est découpé en nombreux paragraphes (deux par pages en moyenne), comme les traités qui suivent, avec leurs multiples illustrations, schémas et figures : La Dioptrique, Les Météores, De la nature des corps célestes et La Géométrie. En étant découpée en nombreux paragraphes, la célèbre traduction française des Méditations métaphysiques par le duc de Luynes, en 1647, réintroduit le texte de Descartes dans le contexte et la visée socio-discursive du Discours de la méthode (Van de Velde 2014).

À la fin du siècle, les usages paléographiques antiques et le signe typographique § (« marque de cette section ») sont mentionnés de façon laconique par le Dictionnaire de l’Académie (1694) qui, par ailleurs, ne met pas le paragraphe en relation avec le concept d’alinéa dont il faut chercher la définition dans la troisième section de l’entrée « ligne » :

alinéa. On dit, Mettre un mot à la ligne, pour dire, Commencer la ligne par là, quoi que l’autre ligne ne soit pas remplie. Et cela se fait lors que pour une plus grande distinction des sens on sépare un discours par des espèces de sections ou d’articles. On dit aussi dans le même sens, Mettre à linea, Et, Il faut un à linea en cet endroit.

Ces « espèces de sections ou d’articles » renvoient, en fait, à la définition donnée du paragraphe : « Petite section d’un discours, d’un chapitre ». L’idée de « plus grande distinction des sens » sera, quant à elle, reprise et même au centre des définitions de Dumarsais et de Condillac.

2.2. De l’Encyclopédie de 1751 à la Grande Encyclopédie de 1885-1902

L’article « À linéa » de l’Encyclopédie de 1751, rédigé par Dumarsais, introduit une double relation entre alinéa et « sens détaché », d’une part, et entre alinéa et paragraphe, d’autre part.

À linéa, (Gramm.) c’est-à-dire, incipe à lineâ, commencez par une nouvelle ligne. On n’écrit point ces deux mots, à lineâ, mais, celui qui dicte un discours, où il y a divers sens détachés, après avoir dicté le premier sens, dit à celui qui écrit : punctum… à lineâ : c’est-à-dire, terminez par un point ce que vous venez d’écrire ; laissez en blanc ce qui reste à remplir de votre dernière ligne ; quittez-la, finie ou non finie, & commencez-en une nouvelle, observant que le premier mot de cette nouvelle ligne commence par une capitale, & qu’il soit un peu rentré en dedans pour mieux marquer la séparation, ou distinction de sens. On dit alors que ce nouveau sens est à lineâ, c’est-à-dire qu’il est détaché de ce qui précède, & qu’il commence une nouvelle ligne.
Les à lineâ bien placés contribuent à la netteté du discours. Ils avertissent le lecteur de la distinction du sens. On est plus disposé à entendre ce qu’on voit ainsi séparé. […]
Le sens contenu d’un à lineâ à l’autre est appelé paragraphe, & se marque ainsi §.

(L’Encyclopédie, 1ère édition, tome 1, 1751 : 270)

Cette insistance sur la « netteté du discours » et sur les instructions données au lecteur en vue de la construction d’un « sens détaché » est prolongée par Condillac, dans le chapitre IX de la première partie de ses Principes généraux de grammaire (1797-1798), où il insiste sur le rôle de la ponctuation dans la décomposition des parties d’un discours en unités formant un sens plus ou moins fini : « Dans le discours écrit, les alinéas contribuent à distinguer, d’une manière plus sensible, les différentes parties d’une pensée » (: 90). Les alinéas ne s’imposent que « lorsque le développement a une certaine étendue » (id.) car, lorsqu’il est court, « les pensées sont suffisamment distinguées par les points qui les terminent » (id.). La composition des ensembles scripturaux complexes prend une forme hiérarchique, sémiotiquement codée : « Une pensée qui demande un développement d’une certaine étendue […] forme ce qu’on appelle un paragraphe ; plusieurs paragraphes un chapitre ; plusieurs chapitres font un livre ; plusieurs livres font un traité » (: 91). Au sein du paragraphe, le point acquiert un double statut : « Les points qui sont dans le cours des alinéas, ne marquent pas un repos aussi grand que ceux qui les terminent » (id.). En effet, « des sens finis peuvent tenir les uns aux autres et n’être tous ensemble que les parties d’un même développement [qui] n’est achevé qu’à la fin de l’alinéa » (: 93).

Un siècle plus tard, dans ses Conseils sur l’art d’écrire. Principes de composition et de style, Lanson revient sur le manque de clarté qui résulte autant de l’indivision que d’une trop grande fragmentation :

[…] J’ai vu des volumes de 400 pages où il n’y avait point de chapitres, point même d’alinéas : ils pouvaient être excellents, ils étaient illisibles. Une composition de quatre pages qui n’est point partagée en paragraphes, où l’on ne va point à la ligne en passant d’une idée importante à une autre idée importante, où l’écriture enfin ne sépare point visiblement ce que l’esprit sépare, idéalement, est insupportable ; la clarté n’y saurait être parfaite.

Mais il faudra se garder aussi du défaut opposé, qui consiste à passer à la ligne chaque fois qu’on commence une phrase. Ces alinéas mettent toutes les idées sur le même plan, et la confusion renaît ; elle sort de l’excessive division, comme de l’indivision. (Lanson 1890 : 135)

Anticipant sur les effets aujourd’hui observables de l’excessive division, Lanson pointe la dilution fragmentaire de la pensée qui en découle : « Quand les fragments sont trop nombreux et trop petits, on a beau les regarder tous successivement, on n’a point d’idée de l’ensemble » (1890 : 136). Il insiste sur le fait que les paragraphes sont des subdivisions d’unités plus grandes :

L’unité du tout admet diverses parties ; la continuité du mouvement comprend plusieurs étapes. […] Il est indispensable pour la clarté de constituer ces groupes secondaires où s’unissent les idées particulières qui ont entre elles le plus d’affinité. Ces groupes forment les chapitres d’un livre, les paragraphes d’un chapitre ou d’une courte composition. (1890 : 135)

Lanson ajoute à cette idée de « groupes secondaires » emboîtés hiérarchiquement une remarque sur la subordination des parties qui vaut autant pour les relations entre paragraphes que pour les relations des parties (groupes de paragraphes) entre elles : « La division qu’on fait du tout en ses parties, se complète par la subordination de ces parties entre elles ; il faut en régler la distribution et le rapport selon le plan général de l’œuvre » (1890 : 136). En d’autres termes, le passage de la linéarité apparente des suites de paragraphes à leur organisation hiérarchique est la clé de l’établissement d’un plan de texte et de l’organisation du sens. Lanson insiste sur la vi-lisibilité du sens : « Il ne suffit pas ici de voir par l’esprit les parties et le progrès de l’œuvre que l’on compose : il faut rendre les choses sensibles, et l’exécution matérielle importe extrêmement » (1890 : 135 ; je souligne). Il rejoint ainsi ce que Dumarsais disait des alinéas, qui « avertissent le lecteur de la distinction du sens ». Comme on va le voir, ces observations ont été théorisées et repensées tout au long du XXe siècle dans des domaines aussi différents que la théorie polyphonique du discours de Vološinov (2.4) et les recherches empiriques de psychologie cognitive (2.5).

Lanson reprend, en fait, la vulgate stabilisée à la fin du siècle dans le tome deuxième de la Grande Encyclopédie (Berthelot, Dreyfus et al. 1886). Adhémar Lecler, auteur de l’article Alinéa, définit un idéal de lisibilité des textes :

L’alinéa est un signe de la plus grande valeur ; lorsqu’un auteur passe d’une idée à une autre, d’une partie du sujet à une autre partie, il ne suffit pas d’indiquer par un point que la période est terminée il convient encore de le démontrer par une marque plus importante, plus visible ; cette marque est l’alinéa. L’alinéa rend le texte plus clair, la lecture plus facile, plus attrayante et moins fatigante. (1885-1902 : 237)

Au regard de cette norme de vi-lisibilité, la « déplorable mode » de la multiplication des alinéas et de la fragmentation apparue dans l’art littéraire du dernier quart du siècle, est considérée comme une erreur rhétorique :

Les arguments à l’appui d’une opinion ne se présentant plus par groupes, ni même par unité, mais par fractions d’arguments égrenés en autant d’alinéas qu’on en a pu faire, il s’en est suivi une sorte de confusion dans l’esprit du lecteur et un relâchement littéraire très préjudiciable et très dangereux. (id.)

Lecler critique la presse de langue anglaise pour l’excès inverse, en annonçant toutefois le triomphe en cours d’un usage de l’alinéa au service de la lisibilité :

Les journaux eux-mêmes, qui sont des feuilles volantes destinées à être lues un peu partout et rapidement comprises, sont loin d’être aussi clairs que les journaux français et allemands ; on y trouve souvent ces longues périodes de soixante, quatre-vingts et même quelquefois cent lignes, qui assombrissent le style et engagent le lecteur à passer outre. Cependant ces errements sont moins nombreux chaque année et, comme en Allemagne, l’alinéa conquiert peu à peu la place et le respect qu’il mérite. (id.)


2.3. La tradition anglo-saxonne : English Composition et rhétorique

À la même époque, dans The History of the English Paragraph (1894), Lewis fait remonter la première approche sérieuse du paragraphe à la dizaine de pages que le logicien écossais Bain lui consacre dans son manuel d’English Composition and Rhetoric (1867 : 142-152). Référence historique confirmée par Rodgers 1965 et par Shearer 1972, à laquelle il faudrait ajouter l’essai de définition par Genung des principales « sortes de paragraphes » (1890 : 193-214). Tous partagent la même idée du paragraphe comme groupement de phrasesconnected series of sentences (Genung 1890 : 193) ou collection of sentences (Hunt 1884 : 82) – formant un tout sémantiquesingle topic (Genung 1890 : 193) ou common idea (Hunt 1884 : 82). Bain insiste sur le fait que la réunion d’un ensemble de phrases (collection of sentences 1867 : §158) autour d’une unité d’objectif (« unity of purpose », « definite purpose ») ou d’idée (« same idea ») gouverne la structure du paragraphe, quelles que soient les sortes de composition.

Entre la phrase et le paragraphe, Bain considère que la seule différence réside dans le fait que « There is a greater break between the paragraphs than between the sentences » (1867 : 142). L’idée que l’alinéa (indentation) signale une unité de discours et une continuité/discontinuité sémantique (topic-shift de Brown & Yule 1983) est malheureusement affaiblie par l’analogie, devenue doxa à la suite de Bain, entre la structure logique du paragraphe et celle de la phrase-proposition  > Notice  comme unité de pensée. Avec le développement du paradigme générativiste, cette analogie a encore été renforcée. La Generative Rhetoric of the Paragraph de Christensen définit ainsi le paragraphe comme une « entité logique », une « séquence de phrases structuralement liées » (1965 : 156 ; je traduis).

Indiquer clairement l’objet thématique ou « subject of the paragraph » (Bain 1867 : 150) est la tâche attribuée à la phrase d’ouverture : « The opening sentence […] is expected to indicate with prominence the subject of the paragraph » (ibid.). Au nom de cette unité du paragraphe, les digressions et ruptures du propos sont normativement prohibées : « The paragraph should possess unity ; which implies a definite purpose, and forbids digressions and irrelevant matter » (id. : 151).

Cette doxa trop peu questionnée se retrouve dans certaines recherches expérimentales modernes. Dans une comparaison d’essais (expository writing) rédigés directement en anglais américain ou en persan, Katchen 1982 a constaté que les paragraphes anglo-américains étaient généralement ouverts par une « topic sentence », mais que cette phrase introductrice du thème-objet du paragraphe était absente de la plupart des textes écrits en persan. Chez un spécialiste de l’enseignement de l’anglais langue seconde et de l’éducation interculturelle comme Kaplan, cela mène à une définition normative de l’English expository paragraph :

The paragraph begins with a general statement of its content, and then carefully develops that statement by a long series of rather specific illustrations. While it is discursive, the paragraph is never digressive. There is nothing in this paragraph that does not belong here; nothing that does not contribute significantly to the central idea. The flow of ideas occurs in a straight line from the opening sentence to the last sentence. (1966 : 14)

Ce « typical English paragraph » linéaire idéalisé est considéré comme une unité « facilement modélisable » (1966 : 21). Le « bon paragraphe » est défini comme un « petit discours » complet : une phrase topique (topic sentence), généralement la première, focalise l’attention sur l’idée principale ; puis une ou plusieurs phrases d’appui (supporting sentences) introduisent des détails complémentaires et/ou des exemples et forment le corps du paragraphe ; enfin une phrase conclusive (concluding sentence) assure le bouclage du paragraphe par une sorte de clausule.

Cette grammaire normative du paragraphe est très éloignée de la souplesse et de la variété des constructions observables. En effet, la phrase clé (thème que le reste du paragraphe développe) peut être placée en tête (facilitant ainsi la lecture rapide sélective) ou à la fin, voire même au milieu du paragraphe (afin de séparer, par exemple, la thèse adverse de la thèse défendue, amenée dans un second temps). Le thème-topic peut rester implicite ou être explicité par une définition, une comparaison (ressemblance ou contraste), la mise en évidence de causes ou de preuves, d’exemples, d’illustrations, de détails complémentaires, divisé en sous-thèmes. Autant de stratégies au service de la clarification du thème-topic mais qui peuvent, en cas d’accumulation, brouiller la lisibilité.

Un paragraphe peut fort bien adopter une structure interne binaire destinée à mettre en parallèle deux contenus similaires ou antagonistes, comme on le verra plus loin avec l’exemple du §48 de Deux amis de Maupassant. Non seulement l’idée d’une phrase conclusive bouclant chaque paragraphe sur lui-même peut constituer un obstacle aux enchainements de paragraphes, mais la dernière phrase peut annoncer le paragraphe suivant et un court paragraphe mono-clausal peut conclure le précédent ou bien ouvrir sur le ou les suivants (voir plus loin (5.3) le commentaire du §2 du texte T4).

Kaplan, comme la plupart des spécialistes, ne s’intéresse pas vraiment aux paragraphes « déviants », jugés « digressifs » chez Faulkner et « circulaires » chez Pound. On mesure mieux l’écart entre le patron didactique normatif du « bon paragraphe » et une définition du paragraphe comme unité textuelle très souple – « flexible, expressive rhetorical instrument » de Stern (1976 : 257) – qui fait discursivement sens dans le plein exercice de l’énonciation-interaction écrite et de la diversité des genres de textes et de discours. Pour aller dans ce sens, le renversement méthodologique et épistémologique de l’approche du problème du paragraphe que propose Rodgers ouvre des perspectives plus prometteuses : « […] inductive study of the art of paragraphing has an immense neglected potential. While intent upon determining what The Paragraph is, we have very largely failed to appreciate what real paragraphs are » (1966 : 6).

2.4. L’approche dialogique du problème du paragraphe par Vološinov

Dans le premier chapitre de la troisième partie de Marxisme et philosophie du langage, paru en 1929 et revu en 1930, Vološinov part du constat suivant :

C’est au milieu d’une phrase que le linguiste se sent le plus à l’aise. Plus il se rapproche des confins de la parole, de l’énoncé en tant que tout, moins sa position est sûre. Il n’a aucun moyen pour aborder la totalité ; aucune des catégories linguistiques ne convient pour définir une totalité. (2010 : 353)

Il critique le fait que « ce n’est pas seulement l’énoncé en tant que tout, mais également toutes les parties tant soit peu autonomes de l’énoncé monologique qui sont privées de définitions linguistiques » (2010 : 355). C’est pour combler cette lacune qu’il aborde le « problème du paragraphe » et s’attaque à la vulgate des manuels et des dictionnaires que nous venons de rappeler : un paragraphe doit contenir l’expression d’une pensée achevée. Si, pour Vološinov, le « caractère achevé d’une pensée » ou le « sens fini » de Condillac ne sauraient constituer une définition linguistique acceptable, c’est que ces notions ont tendance à refermer monologiquement le paragraphe sur lui-même. Selon lui, « l’essence linguistique des paragraphes » doit être cherchée ailleurs.

Observant qu’à l’écrit « le retour à la marge (le paragraphe) signale des types très divers de division de la parole monologique » (2010 : 357), Vološinov insiste sur plusieurs types de paragraphes : le couple paragraphe posant une question et paragraphe apportant une réponse, le paragraphe ajout, le paragraphe « anticipation des objections possibles », le paragraphe autocorrectif ; le cas où, prenant pour objet un paragraphe antérieur, un nouveau paragraphe revient sur les propos tenus et opère ainsi « un déplacement de l’attention du locuteur de l’objet de sa parole à la parole elle-même (réflexion sur sa propre parole) » (ibid.). Conformément à sa théorie dialogique du discours – partagée par le Groupe de Fribourg quand il pose que « Le fait linguistique premier, c’est qu’il se tient des interactions verbales » (2012 : 21) –, Vološinov considère que les paragraphes sont la trace d’un « dialogue affaibli » :

C’est, pour ainsi dire, un dialogue affaibli, inséré à l’intérieur d’un énoncé-monologue. L’orientation sur l’auditeur et le lecteur, la prise en compte de leurs réactions éventuelles constitue le fondement de la division de la parole en parties, qui à l’écrit prennent la forme de paragraphes. Plus faibles seront cette orientation sur l’auditeur et la prise en compte de ses réactions éventuelles, moins notre parole sera segmentée en paragraphes. (2010 : 355-357)

Sa thèse est la suivante : « Si la parole ne tenait aucun compte de l’auditeur (ce qui est, bien entendu, impossible), sa division organique serait réduite au minimum » (2010 : 357). Retenons l’idée d’un enfermement monologique qui a pour conséquence la négation du palier du paragraphe. Négation qui se traduit soit par l’absence de segmentation, soit par une hyper-segmentation consistant à aller à la ligne après chaque phrase ou période[2]. Le recours au paragraphe et le travail des alinéas donnent à lire le dialogue entre, d’une part, un scripteur (auteur du texte manuscrit/tapuscrit/numérique) et des médiateurs éditoriaux (auteurs du texte édité) et, d’autre part, les lecteurs-interprètes que ces deux instances postulent. Dans le processus de traitement intégratif du sens, paragraphes et groupes de paragraphes guident les cycles de traitement de blocs d’énoncés formant chaque fois une unité de sens. En d’autres termes, les paragraphes sont la trace du fonctionnement dialogique – co-énonciatif – du discours et de la surdétermination pragmatique de la mise en texte. On retrouve ainsi le programme fixé par Mitterand : « prendre en considération le paragraphe […] comme unité pragmatique du discours » (1985 : 88).

2.5. La réalité psychologique du paragraphe : apport des recherches expérimentales

Un certain nombre de travaux expérimentaux permettent de mesurer aujourd’hui l’intérêt des remarques de Vološinov. Dès la fin des années 1960, quand a été dépassée la restriction des niveaux d’analyse au mot et à la phrase, la « réalité psycho-cognitive du paragraphe » (Koen, Becker & Young 1969) a pu être explorée. À la suite de Young & Becker 1966, de multiples expériences ont demandé à des sujets de segmenter en paragraphes des textes dont les alinéas avaient été supprimés. Des groupes confrontés à des textes comportant des paragraphes ou donnés d’un seul bloc ont été testés comparativement. Les résultats ont démontré l’influence facilitatrice du découpage en paragraphes, tant du point de vue de la vitesse de lecture que de la compréhension (voir aussi Stark 1988). Dans le domaine de l’enseignement de l’anglais, Bond & Hayes 1984, ainsi que Jenkins, Heliotis, Stein & Haynes 1987, ont montré l’influence du découpage en paragraphes sur la lecture, le résumé et la compréhension des textes.

Les travaux expérimentaux de Garner 1986 (confirmés par ceux de Ray & Meyer 2011) ont permis de constater que, vers l’âge de 12 ou 13 ans – sous l’effet conjoint de la scolarisation et de la maturité cognitive –, trois tâches sont maîtrisées : a. identifier dans un texte les phrases qui forment un paragraphe et justifier ce choix ; b. regrouper les phrases présentées séparément mais qui portent sur un même thème ; c. placer des phrases parmi d’autres qui constituent déjà un paragraphe (Gombert 1990 : 183-195). Dès cet âge, les enfants « sont capables d’expliquer ce qu’est un paragraphe, d’exclure d’un texte court les phrases non reliées thématiquement aux autres et d’arranger des phrases dans des ensembles cohérents » (Gombert 1990 : 183). En d’autres termes, parmi les activités métatextuelles (reconnaître une suite cohérente de phrases comme formant une unité sémantique, détecter une anaphore ambiguë, exclure d’un paragraphe une phrase thématiquement étrangère), une certaine reconnaissance de l’unité du paragraphe intervient assez tôt et fait partie des compétences cognitives acquises entrant dans le traitement des textes par les sujets lisant et écrivant. Le passage de la compréhension linéaire de clauses et de phrases/périodes successives à la perception de leurs relations et de l’organisation hiérarchique de leurs agencements dans des textes est inséparable de la conscience de l’existence de l’unité graphique et sémantique du paragraphe.

Coirier, Gaonac’h & Passerault 1996 ont confirmé le fait que les frontières typographiques de phrases et de paragraphes, ainsi que les marques de ruptures thématiques, guident les traitements intégratifs en mémoire de travail. Une unité textuelle est souvent considérée comme importante en raison de sa position. Les premières phrases d’un paragraphe, qui introduisent souvent l’objet du discours et contiennent potentiellement des informations essentielles pour la compréhension de la suite du propos, sont lues plus lentement que les suivantes : le lecteur utilise les informations de début de paragraphe comme base pour l’intégration des informations ultérieures. Symétriquement, le temps de lecture du segment textuel qui précède la rupture de paragraphe est significativement allongé. Cet allongement des temps de lecture de la fin des paragraphes (Passerault & Chesnet 1991 : 163) est la trace de « la mise en œuvre de traitements intégratifs, portant sur l’ensemble du paragraphe » (Coirier, Gaonac’h & Passerault 1996 : 184) et de l’activité de mise en mémoire des informations textuelles.

Le Ny considère la fragmentation des textes (chunking de Johnson-Laird 1988) par les encoches ou entailles qui correspondent aux blancs des alinéas (paragraph indentations de Longacre 1992 : 112 ou de van Dijk 1981 : 181) comme une succession d’instructions cognitives : « Maintenant cessez d’agréger l’information que je vous transmets à ce qui a précédé, et ouvrez une nouvelle sous-structure » ; et Le Ny ajoute : « C’est une autre façon de […] dire : “je change de sous-thème, et je vous invite à en tenir compte” » (1985 : 133) ; ou encore : « attention, j’ai fini de parler de l’épisode n de mon récit, ou de la fraction n de ma description, et je vais maintenant parler de l’épisode ou de la fraction n + 1 » (1985 : 135). Le Ny radicalise ici une idée déjà présente dans la « Discourse-centred Rhetoric of Paragraph » de Rodgers qui soulignait quant à lui le flou de cette instruction :

“At this point”, the writer tells us with his indentation, “a major stadium of discourse has just been completed. Rest for a moment, recollect and consider, before the next begins”. But his decision to indent may be taken for any one (or more) of at least half a dozen different reasons. (1966 : 5)

S’opposant aux théories de la lecture qui ont aujourd’hui tendance à faire du lecteur le seul auteur du texte, Le Ny insiste sur le fait que le scripteur « élabore un texte en sorte que le destinataire puisse, d’une autre manière, élaborer une signification » (1985 : 132). La segmentation d’un texte en paragraphes guide la lecture en donnant, par les encoches ou entailles des alinéas entre paragraphes et entre sections regroupant des ensembles de paragraphes, des instructions de maintien de certaines informations en mémoire de travail et de mise en relation des informations textuelles préalables avec de nouvelles informations, par étapes ou boucles de traitement de tronçons textuels successifs.

Ainsi s’explique la réticence des éditeurs à publier La Barbe bleue et Le Chat botté de Perrault en un seul bloc typographique, comme dans l’édition Barbin de 1697. On comprend aussi que les traducteurs et éditeurs modernes des contes de Perrault multiplient les paragraphes (Arabyan 1994 : 185-209, Adam 2018a : 141-180).

La reconnaissance expérimentale de la « réalité psychologique du paragraphe » (Dubois & Vissier 1985) ne doit pas déboucher sur une abstraction normative et universalisante. Outre le fait que le paragraphe est une unité scripturale dont la maîtrise ne semble acquise que vers 12 ou 13 ans, cette maîtrise diffère selon les langues, les époques, les traditions académiques et la formation scolaire des sujets. Autant de questions que reprennent aujourd’hui les travaux consacrés aux « traditions discursives » (Oesterreicher 1997, Koch 2008, Kabatek 2015). Pour une comparaison du paragraphe dans le discours académique anglais et français, voir Elisabeth Le 1999. Prolongeant une étude de Hinds 1983 sur l’anglais et le japonais, Yumi Takagaki (2011 : 28-38) critique, à propos cette fois du français et du japonais, les tendances ethnocentriques et universalisantes d’usage de la notion de paragraphe ; elle observe que la segmentation textuelle est plus forte en français qu’en japonais (2011 : 218) ; elle confirme les travaux de Ricento (1987 : 56), qui ont montré que la notion même de paragraphe reste vague en japonais, en comparaison de ce qu’elle signifie en anglais. Namba & Chick 1987 ont également constaté que pour la plupart des Japonais, l’idée qu’un paragraphe puisse constituer une petite unité argumentative paraît étrange. Haiman & Thompson 1988 remarquent d’ailleurs que, si des langues comme l’anglais, le latin et l’allemand distinguent les concepts de phrase et de paragraphe, il n’en va pas de même dans nombre d’autres langues.

2.6. Longacre : « Le paragraphe comme unité grammaticale »

C’est précisément l’existence de marqueurs spécifiques, intégrés dans le système graphique de certaines langues, qui a amené des linguistes de l’école de la Tagmemic Discourse Theory de Pike (1995) comme Becker (1965) et Longacre à faire du paragraphe la quatrième unité du niveau des structures de surface : mots et syntagmes (niveau 1), propositions ou clauses (niveau 2), phrases (niveau 3), paragraphes (niveau 4). C’est dans ce cadre d’une simple extension – par analogie supposée de structure – des instruments d’analyse de la phrase à la description du paragraphe (Becker 1965 : 237) que Longacre considère le paragraphe comme une unité grammaticale (« The paragraph as a grammatical unit », 1979 : 115-134) et qu’il développe l’étude de ce « niveau du paragraphe » (paragraph-level), qu’il définit comme un niveau de composition situé entre la micro-segmentation phrastique et la macro-segmentation textuelle/discursive. Longacre a aussi élaboré plusieurs classements typologiques (1979, 1980 et 1996) qui prennent appui sur cinq grands groupes de relations interphrastiques (Intersentential Relations) étendues aux paragraphes.

a. Sous la relation de conjonction, Longacre distingue les relations de Conjoining, comprenant le Coupling (Coordinate paragraphs de type [A et B], qui peut se déployer en liste) et le Contrast (paragraphes reposant sur une relation d’antithèse : Antithetical paragraphs de type [A vs B] et paragraphes présentant un simple contraste : Contrast paragraphs de type [A ≠ B]), et les relations d’Alternation (Alternative paragraphs de type [ou A ou B], dont la structure [ni A ni B] est la négation). Longacre 1979 ajoute les paragraphes restrictifs (restreindre une catégorie pleine à un sous-ensemble ou introduction d’une clause restrictive) et, dans The Grammar of Discourse (1983), les paragraphes comparatifs : [A comme B], [A plus/moins que B], [A le plus/moins X].

b. La relation temporelle s’applique aussi bien aux récits qu’aux textes procéduraux. Les paragraphes temporels (Temporal paragraphs) sont divisés en paragraphes présentant une suite chronologique d’actions ou d’événements dans le temps (Sequence paragraphs, de type [A puis B et puis C]) et en paragraphes présentant des actions ou événements simultanés (Simultaneous paragraphs) ou un chevauchement temporel (Temporal Overlap, de type [pendant que A, B] ou [A au même moment/en même temps que B]).

c. Les relations logiques (paragraphs that encode logical relations) regroupent des paragraphes qui reposent sur une relation de type [cause/condition A → conséquence B] (Conditional paragraphs) ; une paire de paragraphes explicatifs/justificatifs result and reason repose sur une relation mettant en avant le résultat (B) ou la raison (cause A) : [A c’est pourquoi B] et [B parce que A] ; enfin une paire de paragraphes argumentatifs : induction paragraph (induction qui mène d’un argument A à une conclusion C : [A → C]) et attestation paragraph (conclusion C exposée avant qu’elle ne soit étayée par divers faits ou arguments [C ← [étayage] arg. A, arg. A’, arg. A”]). Longacre 1996 : 108-112 rassemble Conditionality, Causation, Warning et Inference paragraphs sous la relation d’Implication.

d. Les relations d’ajout : Embellishment paragraphs introduisant une information additionnelle ou complémentaire (Amplification paragraphs), paraphrases (Paraphrase paragraphs), paragraphes introduisant un nouveau thème ou un nouveau personnage et qui en entreprennent la description (Identification paragraphs), paragraphes introduisant une exemplification ou une illustration (Exemplification & Illustration paragraphs) et paragraphes métadiscursifs (Comment paragraphs).

e. L’insertion de la parole ou du dialogue (Interaction paragraphs) : paragraphes de régie (Quote paragraphs qui introduisent la parole et l’identité des participants de l’interaction) ; paragraphes de simple dialogue (Simple dialogue paragraphs) contitués d’un paragraphe d’intervention initiative Initiating Utterance et d’un paragraphe d’intervention réactive Resolving Utterance ou d’une réponse en forme de comportements Execution and stimulus-response paragraphs. Les échanges de paroles prennent le plus souvent la forme de séquences dialogales complexes (Complexe dialogue paragraphs) associant un échange enchâssant et un échange enchâssé. Les paragraphes présentant une structure dialogale complète (Compound dialogue paragraphs) sont composés de paragraphes phatiques d’ouverture et clôture (salutations/adieux) et de paragraphes correspondant aux séquences transactionnelles. Longacre mentionne encore un type de paragraphe exposant un point de vue ou champ de vision : field of vision or sensations paragraphs, qui viennent étoffer le contexte de la parole et de la pensée représentées. Longacre 1996 réduit ces relations à l’Attribution et parle seulement de Quotation paragraphs (pour nous paroles représentées) et d’Awareness paragraphs (pensées représentées).

Inutile de nous étendre sur cette taxinomie d’une trentaine de cas que croiseront ci-après les analyses des textes choisis comme exemples. Cet effort taxinomique se traduit par des classifications fluctuantes, très dépendantes de l’interprétation des énoncés. Les limites de ce type de démarche apparaissent surtout quand on examine les exemples traités. Bien que Longacre mette en relation Discourse Analysis, Text linguistics et recherches cognitives (2009 [1998] : 464), les paragraphes dont il parle sont, la plupart du temps, réduits à un ou deux noyaux phrastiques. Seule la catégorie des embedded paragraphs traite de structures plus complexes. Il est significatif que le chapitre 4 de The Grammar of Discourse s’intitule « Combination of predications » (Longacre 1996). En effet, les listes de types de paragraphes sont des listes de relations inter-propositionnelles, à la manière des relations que détaille la Rhetorical Structure Theory de Mann & Thompson (1988). Dans les approches de ce type, le paragraphe est pensé sur le modèle de la phrase complexe et réduit à des enchaînements très locaux de paires de phrases.

Malgré ces problèmes épistémologiques qui rappellent ceux que posent les grammaires et typologies de textes (Adam 2017 : 11-70), l’influence, en France, des travaux de Longacre a été réelle. Sur l’article fondateur de Mitterand (1985 : 85) d’abord, mais aussi sur l’étude de Bessonnat consacrée au « découpage en paragraphes et ses fonctions » (1988 : 91-92), qui s’efforce d’articuler les points de vue historique, psycho-cognitif, didactique et linguistique. Lecteur également attentif des travaux de Longacre, Arabyan a, quant à lui, dirigé un des rares numéros de revue linguistique entièrement consacré au paragraphe (Modèles linguistiques 48, 2003) et ouvert de nouvelles perspectives en réalisant une synthèse des travaux d’histoire du livre et de linguistique du paragraphe. On lui doit une fine distinction, appuyée sur un large corpus diachronique, entre paragraphes narratifs (1994) et paragraphes argumentatifs (2012), ainsi qu’une définition dont nous pouvons repartir pour mettre en place les bases nouvelles d’une méthode d’analyse du paragraphe : « L’alinéa est le signe blanc qui balise le paragraphe, syntagme noir, unité textuelle immédiatement supérieure à la phrase » (2016 : 221).



3. Une approche méta-phrastique de la ponctuation.


Nous avons besoin d’une théorie de la ponctuation qui, intégrant la ponctuation blanche (Favriaud 2004 : 18), soit capable de rendre compte, non seulement de la ponctuation noire phrastique et périodique, mais aussi des frontières de paragraphes et des groupements de paragraphes (ponctuation méta-phrastique).


3.1. Flottements dans la définition de l’alinéa

À la fin du XIXe siècle, la Grande encyclopédie de 1886 (mentionnée plus haut) et le Nouveau Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Bescherelle-aîné (1887) distinguent, à l’entrée alinéa, trois sortes de paragraphes : paragraphe avec alinéa rentrant à droite (simple alinéa), avec alinéa aligné (alignement des lignes comme dans le cas des suites de vers en poésie) et avec alinéa saillant (qui ressort à gauche, en saillie, employé surtout dans les sommaires). Ce qu’illustre ce passage des Nourritures terrestres :

texte de l'exemple

Exemple contemporain de ces définitions, le début de la Section 2 du Livre V des Nourritures terrestres de Gide (1897 ; cité d’après l’édition 1921, p. 111-112) est divisé en quatre sections [S] signalées par une ligne blanche de séparation. Chaque section représente un type d’alinéa. S1 apparaît comme un cas d’alinéa aligné : une phrase périodique est interrompue par un alinéa après le point-virgule et une majuscule à l’initiale du second alinéa aligné (à la manière des vers en poésie). S2 est constitué d’une suite de quatre paragraphes avec alinéa saillant découpant (comme en S1) une phrase périodique segmentée par trois points-virgules. Après un point et une ligne blanche S3 se présente avec un alinéa rentrant classique isolant une phrase mise entre parenthèses. S4 poursuit dans cette direction du paragraphe avec alinéa rentrant et terminé par un point.

Une question terminologique doit être clarifiée : le fait que, « par métonymie », on parle d’alinéa à propos de « la partie de texte comprise entre deux alinéas » (Drillon 1991 : 438). C’est ce que veut dire Popin quand il définit l’alinéa comme une sous-unité, une « subdivision du paragraphe » (1998 : 24). La langue allemande, qui distingue le paragraphe (Paragraph) et l’alinéa (Absatz), a le mot Unterabsatz pour parler de l’alinéa dans le sens de subdivision du paragraphe : le préfixe (unter) signifie clairement que les alinéas sont, dans ce cas, des sous-unités (unités typographiques de second rang) à l’intérieur du paragraphe. Alors que paragraphe et alinéa sont « marqués par un retrait », Popin ajoute une règle distinctive propre à certains genres d’écrits : article de loi, bail à loyer, développement d’un discours théorique, etc., dans lesquels « les paragraphes sont séparés entre eux par une ligne vierge » tandis que « l’alinéa n’est pas séparé de celui qui le précède par une ligne vierge ». Soit une structure hiérarchique que souligne le blanc séparateur d’une ligne vierge, selon ce modèle hiérarchique :

schéma

Le texte de Gide peut être intégré dans ce schéma, pour mettre en évidence les niveaux hiérarchiques différents que découpe la ponctuation et poser le principe de la possibilité de paragraphes ouverts, envisagés par Cristensen (1965 : 155), où la ponctuation périodique est soulignée par l’alinéa :

schéma

Sans ignorer ce type de « paragraphe ouvert » (Colas-Blaise 1998 : 80 & 83) et les textes législatifs et théoriques, une définition prototypique variationnelle et non normative de l’alinéa et du paragraphe peut malgré tout être retenue, dans laquelle les blancs séparateurs (alinéa et une ou plusieurs lignes vierges) subdivisent un tout textuel en segments ou parties regroupant des suites de paragraphes séparés par un alinéa simple :

a.         L’alinéa est le signe majeur de ponctuation du paragraphe.

b.         Le paragraphe est une unité mésotextuelle et métaphrastique encadrée par d’autres signes de ponctuation noire et blanche :

b1. une majuscule d’ouverture accompagnant un retrait (facultatif) de début de première ligne ou blanc ouvrant (portée à droite) ;

b2. signe de clôture, un point final est suivi d’une fin de ligne creuse ou blanc fermant (portée à gauche).

c.         Enfin, le paragraphe est parfois suivi d’une ligne vierge (en particulier dans le cas d’absence de retrait de début de paragraphe).

Tiré des usages les plus fréquents du paragraphe, ce dispositif encadré – fermé par, à l’initiale (b1), une majuscule après un retrait et, en clôture (b2), par un point suivi d’un blanc (ligne creuse), doit être relativisé à la lumière d’un examen critique des expérimentations menées sur la prose par des écrivains comme Gide et Butor.


3.2. L’implosion du paragraphe sous la pression de la période

La ponctuation des phrases, des périodes et des frontières de paragraphes observée dans Les Nourritures terrestres de Gide se retrouve dès la fin du Livre I. Comme plus haut, les marques de clôture attendues du paragraphe implosent sous l’effet de la période qui s’étend et se poursuit au-delà de la frontière de l’alinéa. Certains paragraphes ne sont plus fermés. Ainsi page 38 de l’édition originale du Mercure de France, en 1897 et dans l’édition Gallimard de 1921 (Reggiani fait allusion à ce même passage, page 405 de Philippe & Piat dir. 2009) :

      Certes, tout ce que j’ai rencontré de rire sur les lèvres, j’ai voulu l’embrasser ; de sang sur les joues, de larmes dans les yeux, j’ai voulu le boire ; mordre à la pulpe de tous les fruits que vers moi penchèrent des branches. À chaque auberge me saluait une faim ; devant chaque source m’attendait une soif – une soif, devant chacune, particulière ; – et j’aurais voulu d’autres mots pour marquer mes autres désirs

      de marche, où s’ouvrait une route ;

      de repos, où l’ombre invitait ;

      de nage, au bord des eaux profondes ;

      d’amour ou de sommeil au bord de chaque lit.

      J’ai porté hardiment ma main sur chaque chose et me suis cru des droits sur chaque objet de mes désirs. — (Et d’ailleurs, ce que nous souhaitons, Nathanaël, ce n’est point tant la possession que l’amour.) Devant moi, ah ! que toute chose s’irise ; que toute beauté se revête et se diapre de mon amour.

Ce procédé singulier de fragmentation qui suit le rythme périodique des expansions syntaxiques (désir de…1 /… de…2 /…de…3 /…de…4 ou de…5 /) est repris au début du Livre II, en 1897 (pages 41-42), avec la même utilisation du point-virgule et de la relance d’une même construction syntaxique (je souligne en gras les reprises et parallélismes des trois paragraphes ouverts centraux : S’il est…1 / s’il est…2 / s’il est…3) :

      Sources plus délicates au soir, délicieuses à midi ; eaux du petit matin glacées ; souffles au bord des flots ; golfes encombrés de mâtures ; tiédeur des rives cadencées…

      Oh ! S’il est encore des routes vers la plaine ; les touffeurs de midi ; les breuvages des champs, et pour la nuit le creux des meules ;

      s’il est des routes vers l’Orient ; des sillages sur les mers aimées ; des jardins à Mossoul ; des danses à Touggourt ; des chants de pâtres en Helvétie ;

      s’il est des routes vers le Nord ; des foires à Nijni ; des traîneaux soulevant la neige ; des lacs gelés ; certes, Nathanaël, ne s’ennuierons pas nos désirs.

      Des bateaux sont venus dans nos ports apporter les fruits mûrs de plages ignorées. Déchargez-les de leur faix un peu vite, que nous puissions enfin y goûter.

Ce dispositif d’éclatement du paragraphe de prose sous la pression de la phrase périodique, très proche du vers libre, disparaît dans l’édition Gallimard de 1921 (pages 35-36). Ce nouveau segment textuel est encadré par deux lignes blanches qui réduisent le bloc de cinq paragraphes à deux :

      Sources plus délicates au soir, délicieuses à midi ; eaux du petit matin glacées ; souffles au bord des flots ; golfes encombrés de mâtures ; tiédeur des rives cadencées. Oh ! S’il est encore des routes vers la plaine ; les touffeurs de midi ; les breuvages des champs, et pour la nuit le creux des meules… S’il est des routes vers l’Orient ; des sillages sur les mers aimées ; des jardins à Mossoul ; des danses à Touggourt ; des chants de pâtres en Helvétie ; — S’il est des routes vers le Nord ; des foires à Nijni ; des traîneaux soulevant la neige ; des lacs gelés… Certes, Nathanaël, ne s’ennuierons pas nos désirs…

      Des bateaux sont venus dans nos ports apporter les fruits mûrs de plages ignorées… Allons ! allons ! déchargez-les de leur faix un peu vite, que nous puissions enfin y goûter…

Il en va de même, dans cette section du début du Livre III de l’édition 1897 et de l’édition 1917-1936 de Gallimard où les alinéas poétiques mettent en évidence une suite d’actes de discours interrogatifs :

      Pas de place pour l’homme. Ne plus comprendre comment tout cela va se réveiller. Désolation excessive du chien. Le jour n’aura plus lieu. Impossibilité de dormir. Est-ce que tu feras… (ceci ou cela) :

      sortiras-tu dans le jardin désert ?

      descendras-tu vers la plage, t’y laver ?

      iras-tu cueillir des oranges, qui semblent grises sous la lune ?

      d’une caresse, consoleras-tu le chien ?

      (Tant de fois j’ai senti la nature réclamer de moi un geste, et je n’ai pas su lequel lui donner.)

      Attendre le sommeil qui ne va pas venir…

Cette suite d’alinéas sans majuscules en début de paragraphe ne forme plus qu’un paragraphe, page 54 de l’édition de 1921 :

      Pas de place pour l’homme. Ne plus comprendre comment tout cela va se réveiller. Désolation excessive du chien. Le jour n’aura plus lieu. Impossibilité de dormir. Est-ce que tu feras… (ceci ou cela) : sortiras-tu dans le jardin désert ? — descendras-tu vers la plage, t’y laver ? — iras-tu cueillir des oranges, qui semblent grises sous la lune… ? d’une caresse, consoleras-tu le chien ? — (Tant de fois j’ai senti la nature réclamer de moi un geste, et je n’ai pas su lequel lui donner) … Attendre le sommeil qui ne va pas venir…

Ces deux variations de 1921, manifestement validées par l’écrivain, permettent de voir comment l’expression inter-paragraphique du rythme devient intra-paragraphique. Certains alinéas sont remplacés par des points de suspension, d’autres par des tirets cadratins, marqueurs de pauses rythmiques.

L’alternance de paragraphes fermés et de paragraphes ouverts, ponctuellement et expérimentalement utilisés dans la prose poétique de Gide, se retrouve dans l’écriture des premiers romans de Butor : L’Emploi du temps (1956), La Modification (1957) et surtout Degrés (1960). Pour ne prendre qu’un exemple, pages 197-199 de La Modification, après trois paragraphes classiques, une très longue phrase est fragmentée en six paragraphes (je souligne en gras certaines répétitions et suis obligé d’alléger le texte cité par plusieurs interruptions entre crochets : […]) :

§1              Et pourtant, dans ce livre, quel qu’il soit, puisque vous ne l’avez pas ouvert, puisque même maintenant vous n’avez pas la curiosité d’en regarder ni le titre ni l’auteur, dans ce livre qui n’a pas été capable de vous distraire de vous-même, de protéger votre décision contre l’érosion de vos souvenirs, cette apparence de décision contre tout ce qui la minait, la niait, vos illusions,

§2              pourtant dans ce livre, puisque c’est un roman, puisque vous ne l’avez pas pris tout à fait au hasard, […] par son titre, par le nom de son auteur que vous avez oubliés maintenant et qui vous sont indifférents mais qui, au moment de l’achat, vous rappelaient quelque chose,

§3              que vous n’avez pas lu, que vous ne lirez pas, il est trop tard,

§4              vous savez qu’il y a des personnes qui ressemblent dans une certaine mesure aux gens qui se sont succédés […] qu’il y a des décors et des choses, des paroles et des instants décisifs, que tout cela forme une histoire,

§5              dans ce livre que vous aviez acheté pour qu’il vous distraie et que vous n’avez pas lu justement parce que […] bien loin de vous distraire, bien loin de vous protéger contre cette désintégration de votre projet, de vos beaux espoirs, il n’aurait pu que précipiter les choses,

§6              dans lequel il doit bien se trouver quelque part, si peu que ce soit, si faux que ce soit, si mal dit, un homme en difficulté qui voudrait se sauver, qui fait un trajet et qui s’aperçoit que le chemin qu’il a pris ne mène pas là où il croyait, […] les branches et les arbres masquent les traces de son passage, les herbes se sont redressées et le vent sur le sable a effacé les marques de ses pas.

Les répétitions signalent les reprises du fil syntaxique de cette longue phrase. Dans Degrés, le procédé est généralisé au point de toucher au moins la moitié du texte. Dès que la phrase s’étend, même sur seulement une demi-page, Butor la divise en paragraphes. Paradoxalement, c’est alors l’alinéa qui ponctue les subdivisions des constituants de la phrase périodique et non les phrases qui ponctuent le paragraphe. À propos de L’Emploi du temps, Butor a très clairement expliqué ce renversement :

[…] à partir du moment où l’une de mes phrases dépassait une grande page, pour rendre la structure plus apparente, je l’ai divisée en paragraphes. Habituellement le paragraphe est divisé en phrases. J’ai renversé cela : à l’intérieur de la phrase, j’ai mis plusieurs paragraphes, ce qui rapproche cette prose d’une structure poétique, ce que j’ai accentué, en mettant des répétitions de termes au début de ces paragraphes. (1993 : 88)

Comme il le dit, cette forme de prose se rapproche de la poésie. La syntaxe s’étend, sous l’impulsion d’un rythme périodique, au-delà de la frontière de l’alinéa, compliquant la création d’unités de sens. Les paragraphes ouverts qui se forment introduisent des blancs de respiration du sens autant que du souffle et le rythme prend appui sur les découpes morpho-syntaxiques. La fragmentation par l’alinéa entraine, à la fois, une discontinuité de la phrase, fragmentée par ces alinéas et une continuité syntaxique entre plusieurs paragraphes débutant par une minuscule et sans ponctuation de clôture forte.


3.3. Ponctuation méta-phrastique et structuration scriptovisuelle des textes

Un apport décisif à la théorie de la ponctuation a été fourni par Catach (1980 : 18-19) quand elle a proposé de distinguer les ponctuations de mots, de phrases et de paragraphes, d’une part, et, d’autre part, le niveau macrotextuel et typographique du livre, de la revue, du journal ou du magazine : chapitres, titres, intertitres, surtitre et sous-titre, fenêtre, filets, illustrations, vignette, cabochon, signature, place des notes, sommaire et table des matières, titre courant et rubriques, etc. Les marges, choix des espaces et des caractères, oppositions majuscule/minuscule, gras/italique/romain, souligné/non souligné, titre/intertitre/texte courant, agencement général des parties et chapitres, qui façonnent le livre, sont rangés par elle dans les « procédés typographiques de mise en valeur du texte » (1994 : 7). Redistribuant ces distinctions, Tournier (1980 : 37-38) a classé les signes de ponctuation en quatre catégories :

a.      La ponctuation de mot : blanc, apostrophe, trait d’union.

b.      La ponctuation de phrase : d’une part, les signes qui délimitent les phrases : la majuscule d’ouverture et les différentes sortes de points de clôture de phrase ; d’autre part, les signes qui délimitent les parties de phrase : virgule, double point, point-virgule, guillemets, parenthèses, crochets.

c.      La ponctuation métaphrastique : alinéa et renfoncement entre les paragraphes, changement de page entre les parties d’un texte, titres, intertitres, figures et dessins (bandeau, cul-de-lampe, astérisques, étoiles) entre des sections d’importance équivalente.

d.      La ponctuation spécificatrice : caractères différents, soulignement, majuscules, guillemets.

Nous retiendrons tout particulièrement cette idée de « ponctuation métaphrastique (au-dessus de la phrase) ». La « ponctuation spécificatrice » correspond quant à elle à ce que Neveu (2000 : 2) a appelé depuis les faits de modulation, complémentaires de la segmentation assurée par les trois autres classes de signes de ponctuation.

Pour assigner une place à ces marques qui sont toutes des « signifiants de signifiés » (Tournier 1980 : 35), la théorie générale de la ponctuation doit, d’une part, développer « une critique de la thèse de l’auxiliarité et de la secondarité de ces marques dans les mécanismes sémantiques » (Neveu 2000 : 1) et, d’autre part, aborder la question de l’« image textuelle » et de l’« organisation visuelle du texte » (Gardes Tamine 2004 : 46-51), en intégrant le concept de « vi-lisibilité » développé par Moirand (1978) et par Anis (1983). C’est ainsi que Bosredon et Tamba, dans leur étude des différents types de segments graphiques isolés, parlent de « spatialisation de l’écriture », de « macrostructures scriptovisuelles » (2003 : 34) et de « microstructures scriptovisuelles » (2003 : 35), ainsi que de « contraintes topo/typographiques ». Ces propositions convergent avec une remarque importante de Laufer : « La mise en valeur typographique articule visuellement la profondeur des niveaux textuels » (1986 : 76). Niveaux textuels qu’il convient de traiter comme dépendant moins de règles logico-grammaticales (Stern 1976 : 256) que de choix rhétoriques, expressifs, rythmiques et même esthétiques (par exemple d’équilibre des masses visuelles formées par les paragraphes et groupes de paragraphes dans l’espace de la page), inséparables de la structure d’un tout textuel ou d’une partie de ce tout, ainsi que des normes discursives historiques et génériques. Cette question des unités et sous-unités textuelles a été théorisée dans le cadre des recherches sur le texte et le discours.



4. Texture intra- et inter-paragraphique.


Après avoir pris appui sur une théorie élargie de la ponctuation, l’analyse méthodique des problèmes posés par le paragraphe impose de clarifier la question des différents paliers de textualisation et de prendre position sur l’opposition, fréquente dans la littérature anglo-saxonne, entre paragraphes graphiques et paragraphes sémantiques (4.1), nous reviendrons sur trois grands types de connexions intra- et inter-paragraphiques qui font aujourd’hui l’objet d’un assez large consensus : les phénomènes proprement sémantiques de continuité/discontinuité (iso)topique (4.2), les connexions et ruptures marquées par des connecteurs ou des organisateurs textuels (4.3) et les faits de prise en charge des énoncés et de continuité/discontinuité énonciative (4.4). Ces opérations de connexion peuvent opérer à des distances plus ou moins longues et conférer ainsi une certaine unité à un paragraphe, à un groupe de paragraphes ou à une partie de texte. Indépendamment de la distance entre les points à relier. Quand plusieurs de ces facteurs assurent conjointement la connexion d’une suite d’énoncés, l’impression de connexité et de cohésion du paragraphe ou du groupe de paragraphes est graduellement plus forte. L’exemplification principale de ces facteurs de textualité portera volontairement sur une nouvelle de Maupassant (T2) qui, en raison de sa longueur, présente une assez grande variété d’usages du paragraphe.

Comme le disait déjà Harris, le langage ne se manifeste pas sous forme de mots ou phrases égarés, perdus (« stray words or sentences »), mais dans des portions connexes de discours (« connected stretch of speech », 1952 : 3) qui se définissent à la fois par le bornage de leurs frontières et par les liens entre leurs éléments constitutifs. Pour Harris, les paragraphes sont des sous-textes à l’intérieur du texte principal (« sub-texts within the main text »), au point de posséder leurs propres classes d’équivalence, différentes de celles des autres paragraphes (1952 : 13-14). C’est ce que théorise van Dijk, quand il parle de groupements ordonnés de phrases et de séquences (« ordered n-tuples of sentences […], that is as sequences », 1973 : 19). En accord avec Longacre 1992, il situe le paragraphe à un « meso-level […] between the unit of a clause or sentence on the one hand, and the unit of a text, a discourse, or conversation as a whole » (1981 : 177). En d’autres termes, des clauses sont assemblées en périodes traduites en phrases graphiques de surface. Le passage de ce palier micro-textuel au palier macro-textuel, délimité par les bornes ou frontières initiale et finale du péritexte, se fait par l’intermédiaire (méso-textuel) du palier méta-phrastique/méta-périodique du paragraphe. Comme on va le voir, chaque palier de structuration textuelle interagit en permanence avec les autres, tant à la production qu’à l’interprétation, selon un double mouvement complémentaire et constant : ascendant (du micro- vers le méso- et le macro-textuel : dit bottom up) et descendant (du macro- et du méso- vers le micro-textuel : dit top-down).

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4.1. Paragraphe graphique vs paragraphe sémantique : une distinction problématique

La distinction anglo-saxonne entre paragraphe graphique (o-paragraph) et paragraphe sémantique (s-paragraph) est issue des décalages observés lors de découpages de textes narratifs en paragraphes et en épisodes : « I make a distinction between the notion of “paragraph” and the notion of “episode”. An episode is properly a semantic unit, whereas a paragraph is the surface manifestation of the expression of such an episode » (van Dijk 1981a : 177-178).

Dans les textes narratifs, les critères les plus pertinents de changement d’épisode – c’est-à-dire d’unités sémantiques de narration – sont un changement temporel, un déplacement dans l’espace, l’arrivée ou le départ d’un personnage. Or ces critères correspondent aux grands traits démarcatifs de paragraphes que mentionne Bessonnat (1988 : 89), quand il parle de « disjonctions spatiales, temporelles ou actorielles » dans les textes narratifs et de « disjonction thématique » dans les autres textes. Ces mêmes types de découpage des unités graphiques et sémantiques sont toutefois souvent en décalage. En effet, un épisode narratif et une unité thématique ou argumentative peuvent s’étendre au-delà de la frontière de l’alinéa et, par ailleurs, les paragraphes ne sont manifestement pas tous monothématiques ou monoépisodiques. C’est le cas de ce texte emprunté à Crystal (1992) :

T1        [P1] In Washington this morning, President Obama met the Soviet leader Mr Putin for talks. [P2] After the meeting, both leaders issued a joint statement expressing their hopes for world peace. [P3] In London, a panda has given birth to twins. [P4] Both mother and babies are doing well.

Si des liens isotopiques de reprise existent entre les phrases graphiques P1 et P2, d’une part, et entre P3 et P4, d’autre part, l’absence totale de liens sémantiques entre les deux premières (P1-P2) et les deux dernières phrases (P3-P4) introduit un décalage entre ce « paragraphe graphique » et les deux « paragraphes sémantiques » qu’il contient. Cela tient ici au fait qu’on a probablement affaire à deux brèves journalistiques indépendantes, artificiellement reliées dans l’unité d’un seul paragraphe par une construction en parallèle appuyée sur deux cadratifs à l’initiale de P1 et de P3, et la répétition de both en P2 et P4 (en même position syntaxique dans le SN sujet) :

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Dans la première brève, le lien interphrastique entre P1 et P2 est assuré par le fait que both leaders (P2) peut être accepté comme une forme de reprise englobant deux référents : Soviet leader Mr Putin (appuyé sur la reprise du lexème leader) et President Obama (le lexème President étant, en lien avec Washington, siège du gouvernement américain, un candidat recevable pour leader). De la même manière, both mother and babies (P4) peut être considéré comme isotope avec a panda has given birth [= mother] to twins [= babies] (P3). Ces liens interphrastiques assurent l’unité de la seconde brève.

Cette analyse justifierait la décision de segmenter ce paragraphe en deux paragraphes parallèles (construction décrite par Bain 1867 : 148-150). Si l’on focalise l’attention sur le dernier vocable de P2 : peace, et sur le dernier de P4 : well, le sens positif et même euphorique de ces deux vocables et de leur contexte – une double heureuse naissance, formulée dans les mêmes termes qu’une naissance humaine, et des souhaits partagés de paix dans le monde – peut justifier la décision de réunir au sein d’un même paragraphe, par une construction en parallèle, deux événements aussi différents par ailleurs.

Pour éviter de parler de paragraphes « graphiques » et de « paragraphes sémantiques » – en dissociant ainsi la forme et le sens –, il faut repartir du fait que la segmentation en paragraphes est aussi souple que la ponctuation phrastique, capable de séparer des segments ou, au contraire, de les réunir en une seule et vaste période à des fins de production d’un effet de sens. C’est ce qu’on observe dans la récriture par Maupassant du §57 de Deux amis (ci-après texte T2), entre 1883 (dans le Gil Blas du 5 février) et 1885 (première édition) :

1883 :            Vous êtes tombés entre mes mains. Tant pis pour vous, c’est la guerre.

§57-1885 :     Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous ; c’est la guerre.

Les deux phrases typographiques de 1883 ne forment plus, en 1885, qu’une seule unité périodique, qui met la finale « c’est la guerre » plus fortement en relief. Les procédés de mise en relief par démarcation graphique décrits par Marie-José Béguelin, dans le cadre de la segmentation graphique de la phrase, peuvent parfaitement être transférés à la segmentation par l’alinéa de paragraphe : « La démarcation graphique isole des segments de discours à forte charge significative […] » (Béguelin 2002 : 19). L’usage du point, pour la phrase, et de l’alinéa, pour le paragraphe, sont « au service d’une mise en relief perceptive » (id.). Cette opération de mise en relief perceptive est manifeste dans la réécriture de cet autre paragraphe du texte de Maupassant :

1883 :   L’Allemand donna de nouveaux ordres. Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres qu’ils attachèrent aux pieds des deux morts ; puis ils les portèrent sur la berge.

En 1885, chaque phrase devient un paragraphe (je souligne les passés simples et les organisateurs temporels typiquement narratifs) :

§80     L’Allemand donna de nouveaux ordres.

§81     Ses hommes se dispersèrent, PUIS revinrent avec des cordes et des pierres qu’ils attachèrent aux pieds des deux morts ; PUIS ils les portèrent sur la berge.

Le contenu des ordres donnés en allemand est, en 1883, intégré dans le même paragraphe que la longue seconde phrase périodique, relancée par deux organisateurs temporels typiques de la narration (PUIS). Les quatre passés simples illustrent chacun un aspect des « nouveaux ordres » de l’officier, visant à faire disparaître les corps des fusillés. En autonomisant le §81, Maupassant laisse un temps s’écouler entre les ordres donnés au §80 et leur exécution. Cette pause crée une attente relative à leur contenu encore incertain et, de ce fait, une dramatisation, car le lecteur comprend progressivement le sens des ordres et des gestes des soldats. On voit ainsi que la mise en relief perceptive par le point, au palier micro-textuel, et par l’alinéa de paragraphe, au palier méso-textuel, isole des segments de discours à forte charge significative.

Au lieu de segmenter des contenus différents, un paragraphe peut les rassembler et les unifier, comme on vient de le voir avec T1. C’est le cas du paragraphe 48 de T2, cité ici dans le texte de l’édition des Contes et nouvelles de 1885 et donné avec les courts paragraphes qui l’encadrent et relatent la conversation de deux amis pêcheurs sur le bombardement en cours de Paris assiégé par les Prussiens. Cette suite de paragraphes de dialogue isole les prises de paroles successives de chaque personnage : l’anarchiste Morissot = §45, §47, §50 et le républicain M. Sauvage = §46 et §49 (les énoncés pris en charge par la voix narrative – sans compter l’ensemble du §48 – sont soulignés en gras) :

§45       Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara : « Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu’il y aura des gouvernements. »

§46       M. Sauvage l’arrêta : « La République n’aurait pas déclaré la guerre… »

§47       Morissot l’interrompit : « Avec les rois on a la guerre au dehors ; avec la République on a la guerre au dedans. »

§48       [P1] Et tranquillement ILS se mirent à discuter, débrouillant les grands problèmes politiques avec une raison saine d’hommes doux et bornés, tombant d’accord sur ce point qu’on ne serait jamais libres. [P2] Et LE MONT VALERIEN tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves, à bien des joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des cœurs de femmes, en des cœurs de filles, en des cœurs de mères, là-bas, en d’autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus.

§49       C’est la vie », déclara M. Sauvage.

§50       Dites plutôt que c’est la mort », reprit en riant Morissot.

La phrase P1 poursuit, sous la forme du discours narrativisé, le dialogue des deux amis, résumé par le narrateur. Les deux longues périodes du §48, avec expansion des constituants à droite du pivot verbal, ne sont pas pour rien amorcées toutes deux par un ET de relance qui distingue deux centres thématiques placés en tête de phrase : la discussion des deux amis et le bombardement de Paris par les prussiens. En P1, la conversation politique des deux pêcheurs (ILS) est amorcée au passé simple et modalisée par l’adverbe « tranquillement » significativement placé en tête de paragraphe. En P2, la présence meurtrière du canon positionné sur le Mont-Valérien, brise cette tranquillité en bombardant de nouveau, depuis un moment, Paris assiégé. L’imparfait voit sa valeur itérative verbalisée par « sans repos » ; il accompagne la métonymie (le Mont-Valérien pour le canon placé dans la forteresse de la colline de Suresnes qui domine l’ouest de Paris) et place la guerre en arrière-plan ou toile de fond de la conversation des deux personnages mise en avant par le passé simple de P1.

En associant deux centres thématiques différents au sein du paragraphe le plus long de toute la nouvelle, Maupassant cherche à produire un effet de sens particulier : le contraste entre la tranquillité de P1 et la violence du bombardement de Paris, en P2. On peut ainsi représenter l’articulation des groupes de clauses [c] en deux périodes correspondant aux deux phrases typographiques :

schéma

Malgré leurs centres thématiques différents, ces deux phrases sont unifiées par le même mécanisme d’expansion syntaxique, à droite du noyau verbal conjugué, au moyen de la forme en -ant du participe présent en apposition. Cette forme verbale donne une instruction d’association intégrative des prédications secondes en -ant (clauses c2 et c3, ainsi que c5 à c9) dans chacune des principales (Kleiber & Theissen 2006). Les deux prédications principales (clauses c1 et c4) fournissent aux gérondifs les informations manquantes, en particulier le pivot ou centre thématique, sujet du verbe. Le fait que P2 soit deux fois plus longue (63 mots) que P1 (30 mots) souligne la fragilité de la conversation « tranquille » des deux pêcheurs (P1), menée sous l’écrasante menace de l’armée prussienne. Ces deux périodes s’achèvent, l’une comme l’autre, sur une négation qui a un caractère absolu et définitif (porté par les adverbes temporels jamais et plus). Les deux constituants de la négation encadrent chaque fois un verbe au conditionnel (« on ne serait jamais libres » et « qui ne finiraient plus »). La ressemblance de ces deux chutes renforce l’unité sémantique globale du paragraphe, comme le fait également la présence sonore répétée de la voyelle nasale /ɑ̃/ (5 fois dans P1 et 13 fois dans P2, alors qu’elle est peu présente dans les autres paragraphes : 1 fois à la fin des §45, §47 et §50).


4.2. Continuité et discontinuité sémantique intra- et inter-paragraphiques

Greimas a, dès Sémantique structurale (1966 : 69 & 71), posé la question de l’« isotopie du message » ou « plan isotope du discours ». La redondance de catégories linguistiques, principalement sémantiques, rend possible une lecture uniforme de pans entiers de textes. On peut appliquer au paragraphe et aux groupes de paragraphes ce qu’il dit du discours :

L’existence du discours – et non d’une suite de phrases indépendantes – ne peut être affirmée que si l’on peut postuler à la totalité des phrases qui le constituent une isotopie commune, reconnaissable grâce à un faisceau de catégories linguistiques tout au long de son déroulement. Ainsi, nous sommes enclins à penser qu’un discours « logique » doit être supporté par un réseau d’anaphoriques qui, en se renvoyant d’une phrase à l’autre, garantissent sa permanence topique. (1976 : 28)

Dans Lector in fabula, Eco assure le passage de la sémiotique narrative à ce qu’il nomme lui-même la « pragmatique textuelle », en parlant de l’isotopie en termes de « cohérence d’un parcours de lecture aux différents niveaux textuels » (phrastique et métaphrastique), et il insiste sur sa fonction de « désambigüisation transphrastique ou textuelle » (1985 : 120). La détermination du topic est, selon Eco, un « mouvement coopératif (pragmatique) » qui amène l’interprétant (lecteur ou auditeur) à « déterminer les isotopies comme des propriétés sémantiques d’un texte » (1985 : 131) : « C’est à partir du topic que le lecteur décide de privilégier ou de narcotiser les propriétés sémantiques des lexèmes en jeu, établissant ainsi un niveau de cohérence interprétative dite isotopie » (1985 : 119).

Quand on observe les deux premières phrases de la première brève de T1, l’unité référentielle est assurée par le passage du verbe met (P1) à sa nominalisation : the meeting (P2). La procédure de nominalisation en tête de paragraphe est également souvent utilisée pour assurer le passage d’un paragraphe à un autre. On verra plus loin (5.2) que le noyau verbal de la première phrase du §2 de T3 : « La situation a évolué par la suite » est reprise au tout début du §3 au moyen d’une nominalisation dont l’effet est renforcé par l’usage d’un démonstratif qui maintient non seulement la continuité référentielle mais la pose comme un fait établi : « Le sondage reflète cette évolution ».

Le démonstratif se retrouve dans un autre type de reprise exemplaire entre paragraphes : la reformulation. Le syntagme « Le sondage », placé en tête des paragraphes §1 et §3 du même texte T3, est renommé en tête du §4 : « Cette enquête d’opinion ». La motivation de cette substitution ne se réduit pas à l’évitement normatif d’une répétition : la synonymie relance l’argumentation en mettant l’accent sur l’opinion publique.

Le début de T2 (texte de la première édition de 1885) permet d’illustrer divers phénomènes de reprise qui assurent la connexité-cohésion inter-paragraphique et la progression du sens à distance (mémoire du texte). Les §2 à §7 apparaissent en congruence avec le topic fixé par le titre de la nouvelle (Deux amis). En effet, les anaphores pronominales sont – comme toujours en contexte narratif et descriptif – un facteur fort de liage entre paragraphes. Le deuxième paragraphe s’ouvre sur un IL cataphorique (comme le déterminant possessif SA qui suit), en attente d’un référent en forme de nom propre (NP) qui ne survient qu’un peu plus loin dans la phrase, en même temps que s’amorce la description du personnage de M. Morissot :

T2

§1         Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n’importe quoi.

§2         Comme IL se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de SA culotte d’uniforme et le ventre vide, M. MORISSOT, horloger de son état et pantouflard par occasion, s’arrêta net devant un confrère qu’IL reconnut pour un ami. C’était M. SAUVAGE, une connaissance du bord de l’eau.

§3         Chaque dimanche, avant LA guerre, MORISSOT partait dès l’aurore, une canne en bambou d’une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. IL prenait le chemin de fer d’Argenteuil, descendait à Colombes, puis gagnait à pied l’île Marante. À peine arrivé en ce lieu de SES rêves, IL se mettait à pêcher ; IL pêchait jusqu’à la nuit.

§4         Chaque dimanche, IL rencontrait là un petit homme replet et jovial, M. SAUVAGE, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique. ILS passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants au-dessus du courant ; et ILS s’étaient pris d’amitié l’un pour l’autre.

§5         En certains jours, ILS ne parlaient pas. Quelquefois ILS causaient ; mais ILS s’entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques.

Après un retour en arrière de la narration, un couple de deux personnages est constitué en clôture du §4 : « ILS s’étaient pris d’amitié l’un pour l’autre ». La désignation « un ami » prend tout son sens, en lien avec le titre pluriel stabilisé au §7 :

§7         À l’automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil couchant, jetait dans l’eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l’horizon, faisait rouges comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d’un frisson d’hiver […].

Les mécanismes de construction référentielle du monde de chaque texte sont bien illustrés par T2. C’est la consistance de ce monde du texte qui confère une certaine unité à une suite de paragraphe. Cela passe ici par les informations données par les noms de lieux dont la nouvelle de Maupassant est saturée. Tous ces NP réfèrent à des lieux de Paris – premier mot du texte – (boulevard extérieur, rue Notre-Dame-de-Lorette) et de ses environs (Argenteuil, Colombes, île Marante, et plus loin Mont-Valérien, Sannois, Orgemont, Nanterre). Cet ancrage référentiel des lieux accompagne un ancrage temporel historique.

Le déterminant défini de l’incise du début du §3 : « avant LA guerre » est un coup de force référentiel. Le défini pousse à réinterpréter les premiers mots de la nouvelle : « Paris était bloqué… » comme une allusion au siège de la capitale pendant la guerre de 1870. La convocation de savoirs encyclopédiques historiques permet de réinterpréter le syntagme « matin de janvier » en situant le récit en janvier 1871, puisque le siège de Paris, commencé le 19 septembre 1870, a pris fin avec l’armistice du 28 janvier 1871. Le récit se situe donc dans les derniers jours qui précèdent la capitulation. Le sens de certains énoncés s’éclaire aussi, à commencer par l’isotopie de la faim, qui traverse les deux premiers paragraphes (affamé, on mangeait n’importe quoi, le ventre vide). La mention de la disparition des moineaux et des égouts dépeuplés est une allusion à la terrible famine occasionnée par la durée du siège. De la clause « Les égouts se dépeuplaient », on peut déduire l’information implicite que les rats étaient consommés par les habitants. Cette mention de la famine justifiera narrativement, un peu plus loin (§15 à 20), la décision des deux amis d’aller pêcher au mépris du danger.

Un élément lexical de l’incise descriptive du personnage de M. Morissot, au §2, manifeste également un état de la mémoire discursive qui intègre des savoirs propres au contexte de la guerre franco-prussienne de 1870 : « les mains dans les poches de sa culotte d’uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et pantouflard par occasion, s’arrêta net devant un confrère qu’il reconnut pour un ami ». Le lexème « pantouflard » n’a pas ici son sens ordinaire, mais celui du surnom donné aux hommes âgés (les plus jeunes étant engagés dans la Garde nationale et directement au contact de l’ennemi) qui formaient une garde urbaine chargée d’assurer la police intérieure. Ainsi s’explique la « culotte d’uniforme » et le vocable « confrère » est une allusion à l’appartenance du second personnage à cette même garde urbaine. Cette information a, elle aussi, une incidence narrative à distance : elle explique la facilité avec laquelle les deux amis obtiennent des autorités militaires, au §21, un laissez-passer qui sera la cause de leur exécution par les prussiens.

Ces informations implicites à interpréter pour combler les blancs des textes s’ajoutent aux ellipses, sous-entendus et présupposés, qui participent au tissage isotopique du sens interne à chaque paragraphe et entre paragraphes. Ainsi quand on lit, au §38 de T2, que : « Le canon se remettait à tonner », l’imparfait et le lexique du verbe s’unissent pour nous faire comprendre que le siège de Paris s’accompagne, depuis plusieurs mois, du bombardement meurtrier que décrit le §48. En revanche, quand le dernier paragraphe du texte (§90) dit que l’officier prussien « se remit à fumer sa pipe », le présupposé du verbe est un renvoi interne au début du §55 et à la première apparition du personnage : « Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande pipe de porcelaine […] ».


4.3. Marqueurs de connexion intra- et inter-paragraphiques

Les organisateurs textuels (spatiaux, temporels, énumératifs, marqueurs de changement de topicalisation, d’illustration et d’exemplification) assurent une fonction explicite de mise en relation des paragraphes (relation contrastive ou relation de similarité). Si les connecteurs argumentatifs dominent dans l’explication et l’argumentation, les organisateurs spatiaux dans la description, les organisateurs temporels sont fréquents dans le récit, même quand, comme au début de T2, l’itératif (porté par les imparfaits et par des adverbes comme souvent et quelquefois, et un adjectif indéfini comme chaque) tire la narration dans le sens d’une description d’actions antérieures au démarrage de l’intrigue. Chaque paragraphe a pour objet un moment particulier du temps (moment actuel du récit au §2, moments antérieurs dans les §3 à 7) :

T2

§2         Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte d’uniforme et le ventre vide, M. Morissot […].

§3          CHAQUE DIMANCHE, AVANT LA GUERRE, Morissot partait DÈS L’AURORE, une canne en bambou d’une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. […]

§4         CHAQUE DIMANCHE, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M. Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique. Ils passaient SOUVENT UNE DEMI-JOURNÉE côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants au-dessus du courant ; et ils s’étaient pris d’amitié l’un pour l’autre.

§5         EN CERTAINS JOURS, ils ne parlaient pas. QUELQUEFOIS ils causaient […].

§6         AU PRINTEMPS, LE MATIN, VERS DIX HEURES, QUAND LE SOLEIL RAJEUNI faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l’eau […].

§7         À L’AUTOMNE, VERS LA FIN DU JOUR, QUAND LE CIEL, ENSANGLANTÉ par LE SOLEIL COUCHANT, jetait dans l’eau des figures de nuages écarlates […]

Comme on verra plus loin (5.2) avec l’éditorial journalistique T3, d’autres organisateurs textuels peuvent assurer la connexité interne des paragraphes. La phrase de tête P1 du §2 est développée par l’ouverture d’une série énumérative à deux termes : D’UNE PART P2 et D’AUTRE PART P3 :

T3

§2         [P1] La situation a évolué par la suite. [P2] D’UNE PART, les dommages occasionnés à des milliers d’entreprises et à plus de 1 million de personnes actives privées totalement ou partiellement de leur travail ont pesé sur le débat politique et public. [P3] D’AUTRE PART, le rythme du déconfinement a mis un terme à la belle unanimité du début. [P4] CERTAINS ont considéré – et considèrent toujours – que l’on relance trop d’activités commerciales trop vite, D’AUTRES trouvent AU CONTRAIRE que la sortie de crise est trop lente.

Le contenu rhématique de P3 (« a mis un terme à la belle unanimité du début ») est explicité par P4 où sont opposés deux points de vue introduits par des marqueurs de cadre médiatif ou, plus largement, de point de vue (CERTAINS ont considéré que… D’AUTRES trouvent AU CONTRAIRE que…).

Comme on peut l’observer dans T2 – exemple généralisable à la plupart des connecteurs –, un connecteur argumentatif comme MAIS peut aussi bien, en position interne au paragraphe, lier des clauses (ex. des §5, 25, 55) que lier et opposer des paragraphes entre eux (ex. des §38, 51, 58) :

§5         En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient ; MAIS ils s’entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques.

§25        « Les Prussiens ! » Ils n’en avaient jamais aperçu, MAIS ils les sentaient là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant, massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de terreur superstitieuse s’ajoutait à la haine qu’ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux.

§55        « Eh bien, messieurs, avez-vous fait bonne pêche ? » Alors un soldat déposa aux pieds de l’officier le filet plein de poissons, qu’il avait eu soin d’emporter. Le Prussien sourit : « Eh ! eh ! je vois que ça n’allait pas mal. MAIS il s’agit d’autre chose. Écoutez-moi et ne vous troublez pas.

Comme le note très justement Greimas, à propos du §55 : « Malgré la disjonction forte annoncée par le “mais” […], une permanence fondamentale des contenus isotopes est signalée par l’absence de disjonction graphique, enfermant “la même chose” et “autre chose” dans le même paragraphe » (1976 : 175-176). Le changement de ton de l’officier est manifeste, entre la question sur un ton poli, accompagnée d’un sourire, et la dernière phrase qui introduit un acte de discours fort : un ordre. Après un point suivi du connecteur MAIS, l’interaction des deux amis et de l’officier prussien prend un tour autrement grave et le récit se recentre sur un tout autre objet qu’une partie de pêche, comme l’indique le marqueur de changement de topicalisation AUTRE CHOSE, qui place la lecture en attente du remplissage du vide informationnel du vocable « chose ».

Placé à l’ouverture d’un paragraphe, le connecteur MAIS signale une rupture de continuité en introduisant un nouvel événement d’une importance ici narrative, soulignée d’ailleurs par le passé simple :

§37        « Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules ; ils n’écoutaient plus rien ; ils ne pensaient plus à rien ; ils ignoraient le reste du monde ; ils pêchaient.

§38        « MAIS SOUDAIN un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.

§50        « Dites plutôt que c’est la mort », reprit en riant Morissot.

§51        « MAIS ils tressaillirent effarés, sentant bien qu’on venait de marcher derrière eux ; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.

MAIS peut aussi introduire un nouvel argument dans un ensemble non narratif. C’est par exemple le cas dans le monologue argumentatif de l’officier prussien et sa menace sous condition qui tourne autour du MAIS qui relie les §57 et §58 :

§57        [P7] Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. [P8a] Je vous prends [P8b] et je vous fusille. [P9] Vous faisiez semblant de pêcher afin de mieux dissimuler vos projets. [P10a] Vous êtes tombés entre mes mains, [P10b] tant pis pour vous ; c’est la guerre.

§58        [P11a] MAIS comme vous êtes sortis par les avant-postes, [P11b] vous avez assurément un mot d’ordre pour rentrer. [P12a] Donnez-moi ce mot d’ordre [P12b] et je vous fais grâce. »

Cette suite de deux paragraphes est particulièrement intéressante : le parallélisme de construction de P8b « et je vous fusille » et de P12b « et je vous fais grâce » pose les termes de l’alternative. Les deux paragraphes sont cependant très différents. Le premier expose aux deux pêcheurs le point de vue de l’officier prussien (« pour moi ») sur le contexte. Recadrage qui lui permet d’appliquer la loi de la guerre, en dépit du fait que les deux amis ne sont pas des espions, mais de simples pêcheurs qui ne font pas acte de guerre et devraient donc être faits prisonniers, mais certainement pas exécutés sans sépulture. Le parallélisme des clauses permet à P9 de compléter P7, à P10a de répéter P8a et à P10b d’expliciter P8b :

schéma

Le paragraphe suivant (§58) se présente comme un mouvement argumentatif (P11) qui transforme progressivement la menace de mort du §57 en menace sous condition (P12). Conformément à ce que nous avons lu plus haut dans le récit, les deux pêcheurs étaient « munis d’un laissez-passer » (§21) quand ils ont « franchi les avant-postes » (§22). Nous disposons donc des informations constituant la prémisse mineure : on ne franchit pas les avant-postes sans un mot d’ordre ou laissez-passer, qui étaie le passage de l’argument en forme de prémisse majeure d’un syllogisme (P11a) à la conclusion (P11b) :

ARGUMENT (Donnée)
    Prémisse majeure  : … « vous êtes sortis par les avant-postes » (P11a)
ÉTAYAGE (loi de passage implicite)
    Prémisse mineure : [OR on ne peut franchir les avant-postes sans mot d’ordre]
CONCLUSION: [DONC] « vous avez assurément un mot d’ordre pour rentrer » (P11b)

La suite du §58 est une proposition de trahison, en échange de la vie sauve. Cette proposition s’apparente à une promesse conditionnelle : SI p (P12a remplace l’hypothétique par un ordre), ALORS q (P12b : le connecteur ET remplace le ALORS conclusif) :

SI p              [P12a] Donnez-moi ce mot d’ordre             >            SI non-p
ALORS q     [P12b] et je vous fais grâce.                                      ALORS non-q

On a là une bonne illustration de ce que décrit Corminbœuf dans sa notice sur les constructions hypothétiques  > Notice  : « Les enchaînements binaires préfacés par une forme verbale à l’impératif déclenchent une lecture hypothétique du fait que le contenu du terme p n’est pas – pour différentes raisons – interprété comme un ordre sincère ». Le corollaire : SI non-p, ALORS non-q est explicitement formulé à la fin du §60, avec, cette fois, l’émergence du connecteur SI et la formulation de la menace sous condition : « […] SI vous refusez [non-p], c’est la mort [non-q], et tout de suite. Choisissez ».


4.4. Attribution et prise en charge intra- et inter-paragraphiques des énoncés

Les changements de paragraphes sont très influencés par les variations énonciatives, en particulier par la problématique de la prise en charge (Coltier et al. 2009, Dendale & Coltier 2011) des énoncés attribués ou imputables soit à l’énonciateur lui-même, soit à d’autres instances, personnes ou personnages, voire au on de la doxa. L’autonomisation du discours rapporté direct (ci-après DD) sous forme de paragraphe résulte d’une évolution diachronique importante et significative (Adam 2018a : 141-180). Plus la lecture s’est démocratisée, plus la représentation de la parole et des pensées des personnes et personnages a été typographiquement autonomisée : encadrée de guillemets, d’alinéas et marquée par des tirets cadratins. Outre la parole proprement dite et la représentation des pensées des personnages, l’accent peut être plus largement mis sur l’expression de points de vue séparés dans des paragraphes différents ou réunis, pour des raisons qu’il faut toujours examiner, au sein d’un seul paragraphe.

La question À quelle instance attribuer tel mot, telle expression, tel énoncé ou telle suite d’énoncés ? est un aspect fondamental de la continuité/discontinuité des suites de paragraphes. Je signale ci-dessous en gras les segments de discours direct, pour les distinguer de l’énonciation prise en charge par la voix narrative. Je souligne les énoncés qui, à la fois, attribuent le discours représenté à un personnage et ajoutent facultativement des informations qui précisent son état physique ou mental. Cela permet de mettre en évidence le récit de parole qui accompagne la narration d’actions ou d’événements et la description des lieux et des personn(ag)es.

§8        Dès qu’ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, MURMURA : « En voilà des événements ! » Morissot, très morne, GÉMIT : « Et quel temps ! C’est aujourd’hui le premier beau jour de l’année. »

§9        Le ciel était, EN EFFET, tout bleu et plein de lumière.

§10      Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot REPRIT : « Et la pêche ? Hein ! quel bon souvenir ! »

À côté des verbes d’attribution et d’enchainement de la parole entre locuteurs (comme ici « murmura », « gémit » et « reprit »), les incises descriptives, proches des didascalies théâtrales contextualisent la parole rapportée (ici : « poussant un soupir » et « très morne »).

L’énonciateur peut adopter une position méta-énonciative qui lui permet de commenter un dire antérieur dans un même paragraphe ou dans un nouveau paragraphe. C’est exemplairement le cas du §9 où la particule de discours en incise « EN EFFET » renvoie à un dire antérieur et permet de connecter les §8 et §9. Le commentaire insiste sur la vérité (prise en charge aléthique) de la dernière phrase du §8. Le narrateur (ici simple voix narrative non constituée en personnage du récit) revient, par une sorte de boucle commentative et par une opération de confirmation descriptive (« ciel…tout bleu et plein de lumière » entrant en isotopie avec « beau jour »), sur les propos qu’un personnage vient de tenir (fin §8) et qui préparent et motivent narrativement la suite.

Comme nous le verrons plus loin (5.2), les deux dernières phrases du §5 de l’éditorial T3 sont également connectées par un EN EFFET qui assure cette fois la texture interne du paragraphe :

§5        (P20) Le risque majeur révélé par ce sondage concerne la société civile, menacée par une polarisation qui pourrait faire des dégâts. (P21) On sent EN EFFET le ton monter entre les adeptes de la prudence sanitaire extrême et ceux qui souhaitent retrouver le plus rapidement possible une vie sociale et économique normale.

Le connecteur assure le passage de la voix du sondage (modalisée par le conditionnel) aux sentiments d’un ON qui intègre la voix du journaliste signataire de l’éditorial dans une sorte d’opinion commune qui confirme la vérité du risque de bipolarisation conflictuelle.

Dans les §8 et §10 de T2, comme dans presque tous les autres paragraphes de la nouvelle de Maupassant, on constate que la parole du narrateur et celle des personnages (au DD le plus souvent) cohabitent au sein d’un même paragraphe, formant ainsi une unité de sens. La fusion des paroles des personnages et du narrateur est, bien sûr, réalisable aussi par des formes de représentation de la parole comme le discours indirect et le discours narrativisé. Ainsi quand l’officier prussien parle dans sa propre langue, le contenu de ses ordres peut être reconstitué à la lumière de la narration de leur exécution, rapportée en fin de paragraphe :

§64       Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L’Allemand DONNA DES ORDRES DANS SA LANGUE. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop près des prisonniers ; et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le fusil au pied.

La narrativisation permet une sorte de traduction de la langue étrangère. Toutefois, en raison de leur importance dans le récit, deux ordres de l’officier prussien, pourtant adressés à ses hommes en allemand, sont directement traduits en français pour le lecteur :

§77       L’officier CRIA. « Feu ! »

 

§89       Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche des deux fusillés, COMMANDA : « Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu’ils sont encore vivants. Ce sera délicieux. »

Dans T2, la règle dominante de paragraphage est celle de l’intégration dans le même paragraphe du discours représenté direct (DD) et du discours représentant (attributif et commentatif du narrateur). Le changement de paragraphe souligne l’alternance des prises de paroles et les relations entre actes illocutoires lexicalement marqués comme liés et enchaînés (soulignés et en capitales) :

§42       M. Sauvage haussa les épaules : « Voilà qu’ils recommencent », dit-il.

§43       Morissot […] grommela : « Faut-il être stupide pour se tuer comme ça ! »

§44       M. Sauvage REPRIT : « C’est pis que des bêtes. »

§45       Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara : « Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu’il y aura des gouvernements. »

§46       M. Sauvage L’ARRÊTA : « La République n’aurait pas déclaré la guerre... »

§47       Morissot L’INTERROMPIT : « Avec les rois on a la guerre au dehors ; avec la République on a la guerre au dedans. »

§49       « C’est la vie », déclara M. Sauvage.

§50       « Dites plutôt que c’est la mort », REPRIT en riant Morissot.

§74       Il balbutia : « Adieu, monsieur Sauvage. »

§75       M. Sauvage RÉPONDIT : « Adieu, monsieur Morissot. »

Dans de nombreuses autres nouvelles de Maupassant, il n’en va pas de même et le DD est totalement autonomisé, au point de former presque systématiquement un paragraphe. C’est ce qui se passe dans les §16 à §19 de T2 :

§15       M. Sauvage, que l’air tiède achevait de griser, s’arrêta : « Si on y allait ?

§16       — Où ça ?

§17       — À la pêche, donc.

§18       — Mais où ?

§19       — Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes. Je connais le colonel Dumoulin ; on nous laissera passer facilement. »

§20       Morissot frémit de désir : « C’est dit. J’en suis. » Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments.

La particularité de l’ensemble ouvert et fermé par des guillemets est de grouper les §15 à 19, en isolant le §20, comme pour marquer un temps d’arrêt. Les connecteurs DONC (§17) et MAIS (§18 & §19) sont réduits à un usage caractéristique de l’oral, qui souligne ici le malentendu autour du pronom locatif Y (§15), deux fois questionné par un « OÙ ? » (§16 & §18).

Parfois, aux §6 et §7, comme dans le §8 cité plus haut, une question (requête ou intervention initiative) d’un personnage et la réponse (réaction-réplique) de l’autre personnage sont intégrées, avec le discours du narrateur, dans un seul paragraphe, manifestement pour souligner une proximité et un accord :

§6         Au printemps, le matin, […] Morissot parfois DISAIT à son voisin : « Hein ! quelle douceur ! » et M. Sauvage RÉPONDAIT : « Je ne connais rien de meilleur. » Et cela leur suffisait pour se comprendre et s’estimer.

§7         À l’automne, vers la fin du jour, […] M. Sauvage regardait en souriant Morissot et PRONONÇAIT : « Quel spectacle ! » Et Morissot émerveillé RÉPONDAIT, sans quitter des yeux son flotteur : « Cela vaut mieux que le boulevard, hein ? »

Tous ces exemples confirment la très grande variété des effets de sens rendus possibles par la souplesse des usages possibles de l’alinéa.



5. Comment une suite de paragraphes fait texte.



5.1. Le paragraphe comme unité méso-textuelle de structuration

Comme on l’a vu plus haut, au palier méso-textuel de structuration, les segments graphiques délimités par des alinéas sont constitués d’un nombre indéterminé de clauses liées au sein d’un nombre également indéterminé de phrases graphiques. L’alinéa confère au paragraphe une forte charge significative : quelle que soit sa longueur, son contenu est jugé assez cohérent pour former une unité de sens. Ce qui n’exclut pas que plusieurs paragraphes forment, à leur tour, une unité thématique de rang supérieur de complexité pour constituer, au palier macro-textuel, une section ou partie d’un texte. C’est ce qui explique qu’un long paragraphe puisse être décomposé en plusieurs courts paragraphes et qu’une suite de paragraphes brefs puisse être réunis en un seul grand paragraphe.

Les unités de sens ainsi créées correspondent au mécanisme de chunking de Johnson-Laird (1988) et Longacre (1992). Un chunk (littéralement gros morceau) est le résultat d’un empaquetage qui combine des informations pour former un tout de sens qui peut prendre des formes très variées :

Other kinds of activities that routinely seem to be constructed with more than one clause or sentence are « big packages » or « larger projects » e. g. the telling of stories or jokes, descriptions, direction-giving, and the formulation of complex arguments in argumentation sequences. (Selting 2000 : 482)

Cette procédure de traitement de l’information textuelle par fabrication de « big packages » est un processus automatisé que van Dijk décrit au moyen du concept de macropropositions (MP) :

Macropropositions are derived from sequences of (local, textually expressed) propositions of a discourse by means of some kind of semantic mapping rules, so-called macrorules, which delete, generalize, or “construct” local information into more general, more abstract or overall concepts. (1981a : 180)

Très largement dépendantes des contextes de production et d’interprétation, cette opération cognitive n’est pas totalement prédictible : « Le même discours se verra attribuer par les mêmes lecteurs ou par des lecteurs différents des thèmes (“information importante”) différents dans des situations différentes, à des moments différents » (van Dijk 1981b : 39). La mise en évidence typographique de paragraphes a précisément pour but de réduire l’aléatoire en facilitant et en guidant les empaquetages d’unités à la base du travail interprétatif.

Les notions de « paragraphe narratif », « paragraphe argumentatif », « paragraphe dialogal », etc. peuvent être réexaminées dans le cadre d’une théorie de la double méso-structuration des textes : méso-structuration paragraphique (Adam 2018a) et méso-structuration séquentielle (Adam 2017 et Selting 2000, cité plus haut). Dans ce dernier type de méso-structuration, l’opération d’empaquetage est facilitée par le fait que certaines MP sont identifiables, ordonnées et hiérarchisées par des patrons de regroupements intégrés culturellement dans les systèmes de connaissances des sujets. Cinq principaux modes préformatés et routiniers de regroupement de suites de clauses en MP liées forment les ensembles descriptifs, narratifs, argumentatifs, explicatifs et dialogaux. Dans ces empaquetages séquentiels préformatés et pré-génériques (Swales 1990), si chaque MP rassemble potentiellement un nombre indéterminé de clauses, chaque type de séquence comporte, en revanche, un nombre déterminé de MP de base, très fortement liées entre elles et plus ou moins ordonnées. Chaque MP peut former un paragraphe, mais une séquence (ou partie de séquence) peut tout aussi bien être regroupée au sein d’un seul paragraphe.

Ainsi, dans les genres narratifs brefs comme le conte et la nouvelle, il est rare que la description se développe au point de former des paragraphes purement descriptifs. C’est d’ailleurs la recommandation que formulait Albalat, à la toute fin du XIX° siècle, dans ses conseils sur L’Art d’écrire, où il déplorait l’abus de la description chez Zola :

Évitez cet abus. Surtout ne plaquez pas vos descriptions, c’est-à-dire ne faites pas des morceaux séparés, placés de parti pris à tel ou tel endroit, comme le fait encore M. Zola. Tâchez, au contraire, que vos descriptions ne soient jamais longues ; qu’elles pénètrent la trame des faits ; qu’elles fassent corps avec le reste ; qu’elles soient partout et nulle part, perdues en quelque sorte dans la substance de l’œuvre, comme les nerfs dans la chair. Alphonse Daudet a eu ce rare mérite. Ses Lettres de mon moulin, ses Contes et l’Évangéliste sont des modèles de fusion descriptive. (Albalat 1992 [1899] : 259)

Ce patron normatif de la fusion et de la dilution de la description dans la trame narrative se retrouve dans La formation du style par l’assimilation des auteurs où Daudet est de nouveau loué, contre Flaubert cette fois :

Depuis Flaubert, on trouve commode de traiter la description par alinéa. On s’interrompt, on va à la ligne, et on se met à décrire. Comme le morceau est servi à part, le lecteur le supprime et poursuit sa lecture.

Il faut, au contraire, mêler ses descriptions au récit ; elles doivent l’accompagner, le pénétrer, le soutenir, de façon qu’on ne puisse en omettre une ligne. Rien de factice. Pas de morceau. Tout doit faire corps.

La lecture de l’Évangéliste et de l’Immortel d’Alphonse Daudet sera, à ce point de vue, très utile. Il y a peu de livres où l’élément descriptif soit si étroitement assimilé à la trame du récit. (Albalat 1991 [1901] : 187)

Ces lignes confirment ce que nous disions plus haut des effets du paragraphe sur le lecteur. Détectant la pause descriptive, ce dernier, peut être tenté de la sauter afin de retrouver le fil du récit, comme de nombreux lecteurs de Vingt-mille lieues sous les mers de Jules Verne, par exemple, confrontés à de longues descriptions encyclopédiques. Dans la nouvelle de Maupassant (T2), la description, intégrée dans la narration sous forme d’incises ou d’expansions adjectivales, accompagne l’introduction de chaque nouveau personnage. Elle se glisse dans des phrases qui ne sont, elles-mêmes, pas consacrées au portrait de tel ou tel personnage ou à la description du paysage. Ainsi, dans les §6 et §7 du début de la nouvelle, la description itérative (dominée par l’imparfait), soulignée en italiques, est insérée dans la narration, évitant ainsi l’apparition d’un îlot descriptif :

§6         Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l’eau, et versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois DISAIT à son voisin : « Hein ! quelle douceur ! » et M. Sauvage RÉPONDAIT : « Je ne connais rien de meilleur. » Et cela leur suffisait pour se comprendre et s’estimer.

§7         À l’automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil couchant, jetait dans l’eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l’horizon, faisait rouges comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d’un frisson d’hiverM. Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait : « Quel spectacle ! » ET Morissot émerveillé répondait, sans quitter des yeux son flotteur : « Cela vaut mieux que le boulevard, hein ? »

Le mélange d’un récit de paroles et de la description d’un paysage aux deux saisons intermédiaires du printemps et de l’automne prend ici la forme d’une construction en parallèle (soulignée en gras ci-dessus) : une longue phrase de 62 et 59 mots est suivie d’une courte phrase de 9 et 19 mots, introduite par un ET et comportant un démonstratif (CELA) qui reprend anaphoriquement le contenu de la phrase précédente. Le paysage et la saison sont décrits ponctuellement, en même temps que les actions et paroles des deux principaux protagonistes, sans former de paragraphes descriptifs autonomes.

Quant aux soldats prussiens, ils sont décrits à travers le regard des deux pêcheurs (je souligne l’insertion descriptive en expansion du Thème-titre « quatre hommes »), sans interruption marquée de la narration :

§50       […] ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.

Nous avons là un bon exemple de « morceau » ou séquence descriptive introduite canoniquement par un verbe de perception et intégrée dans un paragraphe narratif.


5.2. Du paragraphe au groupement de paragraphes dans un plan de texte

Pour décrire le passage du palier méso-textuel du paragraphe au palier macro-textuel, examinons la façon dont les indicateurs linguistiques énumérés plus haut assurent non seulement l’unité des paragraphes, mais unissent des groupes de paragraphes pour former des sous-ensembles textuels. Nous examinerons d’abord l’exemple d’un éditorial paru dans le quotidien suisse romand Le Temps des 2 et 3 mai 2020, en pied de page de la Une

Texte T3

Ce texte (T3) peut, dans un premier temps (c’est plus sensible dans le fac-similé en annexe:  > Fac-simile  ), être perçu comme une simple suite linéaire de paragraphes (§) comptant un nombre décroissant de phrases graphiques (P), de clauses (c) et de mots (m) : §1 (6P, 8c, 91m) + §2 (4P, 8c, 88m) + §3 (4P, 7c, 79m) + §4 (5P, 6c, 70m) + §5 (2P, 4c, 50m). Cette suite est elle-même encadrée, selon un dispositif codé propre à la presse écrite, par des segments topo/typographiques détachés mais entretenant un lien étroit avec le texte de l’article proprement dit :

• Avant l’article : 1) Désignation nominale du genre journalistique dont relève le texte ; 2) Titre de l’article (12 mots) ; 3) Prénom et nom de l’auteur de l’article.

• En fin d’article : 4) Fenêtre sur fond de couleur citant une phrase d’une longueur comparable à celle du titre (13 mots), phrase extraite du corps de l’article et ainsi mise en évidence ; 5) Renvoi à un autre article, situé dans les pages intérieures du journal.

La première phrase du premier paragraphe énonce la base thématique qui garantit l’unité du texte : l’éditorial commente un sondage, comme le confirme le renvoi à la « •••page 6 » où ce sondage est présenté et examiné plus en détail. Sans avoir, de ce fait, besoin d’extraction préalable (Un sondage…), le syntagme défini « Le sondage » ouvre les §1 et §3, il est ensuite reformulé avec un SN démonstratif « Cette enquête d’opinion », en début de §4, et il est agent de la construction passive qui ouvre le §5 : « Le risque majeur révélé par ce sondage ». Le second thème abordé rejoint le titre de l’article, il concerne « la tendance observée » et une indication temporelle « ces dernières semaines ». Cette « tendance » est justement précisée par la phrase placée en tête du §2 : « La situation a évolué… » (P7). La phrase importante P9 : « … le rythme du déconfinement a mis un terme à la belle unanimité du début » renvoie au contenu des phrases P2 à P6 du §1 (serrer les rangs, faire bloc, unisson). Elle n’est pas placée en tête de paragraphe mais au milieu du §2 et elle est reprise dans la fenêtre située en fin de texte (P22), qui confirme son importance : « Le rythme du déconfinement a mis un terme à l’unanimité du début ». Seule transformation par rapport à P9 : « la belle unanimité » a perdu son adjectif.

L’examen de la distribution des temps verbaux permet de regrouper les deux premiers paragraphes dominés par le passé composé et l’imparfait et donc par les temps d’un passé précisé par le syntagme « ces dernières semaines » (P1-§1). Le paragraphe central (§3), quant à lui entièrement au présent, joue le rôle de pivot déictique et de repère entre le passé (P13 « il y a quelques semaines ») et le futur associé au conditionnel, qui dominent les §4 et §5. Ces derniers, au plan référentiel, ne portent plus sur les semaines passées, mais sur « ces prochaines semaines » (P15-§4) et les « dangers » de la « division » annoncés par le titre. C’est l’isotopie dominante des deux derniers paragraphes : « diviser la Suisse en deux camps » (P16-§4) et « risque majeur [de la] polarisation qui pourrait faire des dégâts » (P20-§5).

Le parallélisme étroit des syntagmes « ces dernières semaines » et « ces prochaines semaines », placés en fin de première phrase du §1 et du §4, est un indicateur majeur de la structure de T3 : le démonstratif implique l’existence d’un axe déictique au présent (c’est le rôle du §3) par rapport auquel se distribuent une antériorité (§1 & §2) et une postériorité (§4 & §5).

Dans le tissage de la continuité textuelle, la présence, en tête du §3 (P11), d’un SN démonstratif contenant une nominalisation, est particulièrement importante : « Le sondage reflète cette évolution » reprend le verbe conjugué de la phrase placée en tête du §2 : « La situation a évolué par la suite » (P7). La reprise par le SN démonstratif garantit la continuité du tissu textuel, tout en présentant la catégorisation comme acquise (effet accompli du passé composé). On peut parler ici d’une reprise résomptive, résumant l’ensemble du §2. Le passage du passé composé (« a évolué ») au présent (« reflète ») souligne la structure verbo-temporelle en trois moments et trois sections.

Contrairement à la grammaire naïve du paragraphe prototypique, on voit que la première phrase du §4 (P15) n’introduit pas seulement ce paragraphe mais les §4 et §5. Dans P16 (§4), il n’est question que de la division de la Suisse en deux camps à propos de l’ouverture des restaurants ; le §5 aborde quant à lui le risque plus général d’une bipolarisation de la société civile entre « adeptes de la prudence sanitaire extrême » et tenants d’un retour rapide à « une vie sociale et économique normale ». Le fait que le futur et le conditionnel dominent confirme l’unité formée par les deux derniers paragraphes et l’argument résumé à la fois dans le titre (P0) et dans la phrase, reprise dans la fenêtre placée en position conclusive (P22). Soit un plan de texte plus fin que l’apparent découpage linéaire en cinq paragraphes :

schéma

Cette étude de cas confirme l’importance des indicateurs linguistiques dont nous avons parlé plus haut (sections 4.2, 4.3, 4.3). Les organisateurs textuels comme les marqueurs d’intégration linéaire d’une part/d’autre part (§2) ou d’un côté/de l’autre (§4), ainsi que les marqueurs de prise en charge énonciative comme Certains/d’autresau contraire (§2), jouent un rôle important dans la structuration intra-paragraphique. Il en va de même avec un connecteur concessif comme toutefois, qui, placé au centre du §3 marque une opposition interne. Placé en tête de paragraphe, il opposerait deux paragraphes ou groupes de paragraphes. Les organisateurs temporels comme Ces dernières/prochaines semaines, par la suite, associés à certains temps des verbes, structurent les suites et regroupements de paragraphes, surtout quand ils sont placés dans la première phrase des paragraphes §1 et §4. Les enchaînements inter-paragraphiques sont balisés par les anaphores définies, démonstratives et résomptives (encapsulations), qui sont à la fois des facteurs de reprise et de progression ; les répétitions lexicales et les reformulations opèrent le tissage réticulaire des suites de paragraphes, tandis que la nominalisation garantit le lien entre les §2 et §3.

Les limites du principe normatif de l’unité topique du paragraphe apparaissent quand on examine les §2 et §3. Dissocier les points de vue opposés sur la crise pandémique dans deux paragraphes aurait placé les différences en succession au lieu de mettre en évidence la division de la société et les tensions internes qui traversent, à l’image du corps social, aussi bien le §2 que le §3.


5.3. Paragraphes et plan de texte : l’exemple d’un message électoral

Pour voir comment les paragraphes se distribuent à l’intérieur d’un autre type de plan de texte, en partie préformaté, la profession de foi électorale de iMarineiLeiPeni (T4  > Fac-simile  ), diffusée à l’occasion du second tour des élections présidentielles de 2017, nous fournit un autre exemple. Cette deuxième étude d’un texte complet a pour double but de montrer que la segmentation paragraphique ne fait sens qu’au sein de l’unité texte et de revenir sur de nombreux points, en particulier sur la question du rythme périodique et de la façon dont les structurations méso-textuelles paragraphique et séquentielle (ici argumentative) s’articulent. Comme pour l’analyse du précédent exemple, c’est le potentiel de généralisation des observations que ce texte permet qui doit être retenu et pas l’étude de cas, qui relèverait de l’analyse de discours.

Une séquence argumentative est intégrée dans un long §1 suivi d’un très court §2. Le mouvement argumentatif tourne autour d’un connecteur (je souligne en gras les marqueurs explicites de la situation polémique propre au genre et les constructions dans lesquelles entre le syntagme « la France ») :

T4

§1         P1 [c1] Nous ne pouvons pas continuer à mener la même politique que celle du quinquennat Hollande [c2]la France s’est effondrée dans tous les domaines. P2 [c3] C’est POURTANT ce que veut mon adversaire, [c4] soutenu par toutes les anciennes figures du système dont François Hollande, [c5] et déterminé à aller plus loin dans le saccage de la France, de notre protection sociale et de notre identité nationale.

§2         P3 Je vous propose À L’INVERSE de choisir la France.

La forte unité du §1, dont la longueur tranche avec la brièveté du §2, peut être ainsi décrite : la clause relative c2 sert à établir la donnée prise comme argument (MPArg1) (sous le quinquennat Hollande la France s’est effondrée) pour en conclure (MPArg3) que c1 (nous ne pouvons pas continuer la même politique) ; les clauses c4 et c5 viennent étayer c3 (MPArg4-Restriction), dans une amplification périodique ponctuée par deux ET qui ferment une série rythmique binaire suivie d’une série ternaire :

schéma

Le lexique dramatisant et hyperbolique de l’effondrement et du saccage tend à transformer l’adversaire et les « anciennes figures du système » (élément de langage propre au FN) en véritable barbares mettant la nation à sac (ce qui justifiera, à l’autre bout du texte, le contenu guerrier du §5). Le pathos vient ainsi en appui de l’argumentation. Constituer l’argument en donnée ou prémisse permet de le poser comme un état de fait, sans avoir besoin d’en démontrer la vérité. La conclusion qui en découle est ainsi rendue incontestable et son blocage par la restriction en forme de concession particulièrement inacceptable. Telle est, en dépit de sa complexité argumentative, la force du §1 et cela explique l’extrême brièveté du §2, reprise du slogan de campagne du FN qui renverse la négation initiale (« Nous ne pouvons pas continuer à… ») et introduit les deux paragraphes suivants.

schéma

Ce texte politique adopte la scénographie d’une lettre adressée aux électeurs et se soumet, de ce fait, à un plan de texte relativement contraint. Bien que monogéré, le plan de texte épistolaire est très proche de la structure des textes dialogaux-conversationnels : deux séquences phatiques d’ouverture <0> et de clôture <Ω> encadrent trois séquences transactionnelles : le corps de la lettre <2>, très libre en revanche, est encadré par deux séquences de transition : l’exorde <1> et la péroraison <3>. Les différents genres épistolaires règlent les variations de ce canevas :

Comme on vient de le voir en étudiant le §1 de T4, la candidate s’engage, dès les premiers mots, dans une contre-argumentation qui transforme l’exorde en un constat en forme de donnée de départ ou prémisse soulignant les dangers que présente la candidature de son adversaire du second tour des élections présidentielles :

Texte T4

schéma

Le corps de la lettre adressée aux électeurs (§2-§3-§4) est consacré à l’explicitation, en forme de programme, du slogan de campagne de la candidate : « Choisir la France » ; la partie rhématique du §2 (soulignée en gras) est reprise en position thématique, en ouverture des §3 et §4 :

T4

§2         P3 Je vous propose à l’inverse de choisir la France.

§3         P4 Choisir la France, c’est retrouver notre indépendance, c’est protéger notre mode de vie, préserver notre pays de l’immigration massive et du communautarisme. P5 C’est permettre le respect d’une laïcité ferme, protéger les droits des femmes. P6 C’est aussi mener une lutte implacable contre le terrorisme islamiste et l’insécurité chronique qui empoisonnent la vie de millions d’entre vous.

§4         P7 Choisir la France, c’est faire en sorte que les emplois soient créés sur notre territoire, au bénéfice des Français, c’est lutter contre la concurrence internationale déloyale et renforcer le pouvoir d’achat de nos compatriotes, c’est rendre à la France la possibilité de faire du patriotisme économique et de se protéger dans la mondialisation sauvage.

Le §3 est segmenté en 3 phrases et le §4 en une seule phrase, mais ils sont tous deux de longueur identique (respectivement 57 et 54 mots) et ils présentent une même structure périodique, rythmée par des relances binaires (avec ET) et par la répétition (et les ellipses recouvrables) de C’EST.

schéma

Cette structuration périodique dépasse la frontière des points qui segmentent le §3 et de l’unité phrastique au profit de l’unité du paragraphe : énoncé du slogan de campagne (§2) associé d’abord au thème de l’immigration et de la perte de l’identité nationale (§3), puis au thème de la préférence nationale (§4). La répétition du slogan instaure une différence entre ce bloc de trois paragraphes centraux et les §1 et §5, qui occupent les positions classiquement réservées à l’exorde et à la péroraison.

Le §5 possède toutes les caractéristiques de la péroraison :

§5         P8 Ne renoncez pas, soyez fiers d’être Français. P9 Vous n’avez que la France pour vous défendre, la France n’a que vous pour la défendre.

Après les infinitifs qui formulent un programme d’action hors temporalité, les impératifs de P8 interpellent les destinataires-électeurs et le chiasme de P9 a toutes les apparences formulaire d’un slogan en forme d’énoncé aphoristique, centré sur la défense de la nation menacée (renvoi émotionnel au §1). Un double chiasme referme la nation sur elle-même :

schéma



6. Conclusion.


Le paragraphe apparait comme un lieu textuel déterminant de l’écriture manuscrite, imprimée et numérique. Plus petite unité méta-phrastique des textes écrits, le paragraphe doit être étudié sous trois angles : dans l’espace intra-paragraphique délimité par les alinéas, où s’articulent le micro-palier et le méso-palier de structuration des textes, dans l’espace inter-paragraphique des connexions qui relient, au macro-palier de structuration, des groupes de paragraphes au sein de sous-ensembles textuels (segments ou parties), sans oublier la ou les fonctions discursives de cette segmentation et de ces empaquetages d’énoncés.

Un certain consensus est apparu pour conférer à l’alinéa et à la ponctuation une fonction instructionnelle : interprétez ce paragraphe comme constituant, quelle que soit sa longueur, une unité de sens. C’est pourquoi nous avons contesté la distinction, fréquente dans la littérature anglo-saxonne, entre paragraphe graphique et paragraphe sémantique.

Les décisions instructionnelles de ponctuation par l’alinéa peuvent être aussi bien d’origine auctoriale qu’éditoriale et même traductoriale. Elles relèvent certes d’une intention de ces instances de rendre vi-lisibles, pour un lectorat défini, des unités du sens ; mais cette découpe relève aussi de traditions discursives en variation dans le temps (variations diachroniques), dans la diversité des langues (variations diatopiques) et dans la diversité des genres de discours. L’examen des variations génétiques observables dans les états plus ou moins stabilisés de manuscrits et dans des épreuves d’édition, ainsi que dans la comparaison d’éditions et de traductions successives, permet de voir à l’œuvre le travail de découpe du sens par division d’un paragraphe en plusieurs (ajout d’alinéas), regroupement de plusieurs paragraphes (suppression d’alinéas) ou modification de la frontière d’un paragraphe (voir à ce sujet les études présentées dans Adam 2018a).

Le but de cette notice était de recentrer le problème du paragraphe sur ce qu’un paragraphe peut être, en tant que partie d’un tout textuel faisant discursivement sens, et non plus sur ce qu’il devrait normativement être, au nom d’une grammaire logique du paragraphe qui a trop longtemps occulté la souplesse et la multiplicité des ressources sémantiques de l’alinéa. L’étude de l’implosion de la clôture ponctuationnelle du paragraphe dans des extraits de textes de Gide et de Butor (section 3.2) nous a permis de voir l’alinéa ponctuer les divisions des constituants de la phrase périodique, cas extrême contrastant avec les paragraphes qui, tout au contraire, contiennent une ou plusieurs phrases périodiques dans les limites de leurs frontières graphiques (§48 de la nouvelle de Maupassant ou §3 et §4 du texte signé iMarineiLeiPen).

Les paragraphes brefs, caractéristiques de l’écriture numérique, peuvent être décrits dans le cadre de la grammaire de la période, tout comme les paratones. Les ressources très différentes de la parole orale et de la spatialisation scripto-visuelle de l’écriture nous ont poussé à ne pas aller dans le sens de l’analogie induite par la notion de paratone, mais l’exploration comparée des modalités de segmentation de la chaîne verbale en paragraphes et en paratones est une piste de recherche qui reste largement ouverte. Autre perspective de recherche qui attend d’être explorée : le réexamen des propositions de Longacre (résumées sous 2.6) à la lumière de la modélisation des relations de discours de la Rhetorical Structure Theory (Mann & Thompson 1988) ou de la Segmented Discours Representation Theory (Busquets, Vieu & Asher 2001, après Kamp 1981).

Le paragraphe n’a pas fini d’intéresser les linguistes, à condition toutefois de passer d’une approche centrée sur la phrase à une approche résolument centrée sur la textualité et la discursivité. La didactique de l’écrit – tant du point de vue de la production que de la lecture – ne pourra que bénéficier des recherches et descriptions fines de la souplesse et de la variété des usages possibles de l’alinéa et du paragraphe. Ceci d’autant plus qu’elle sera certainement confrontée, de plus en plus, à la fragmentation de l’écrit, à la réduction de l’argumentation aux tweets, aux « petites phrases » et à la sloganisation de la pensée. Espace d’écriture et d’élaboration d’une pensée complexe, le paragraphe, d’une part, les enchaînements et les regroupements de paragraphes, d’autre part, sont des objets d’analyse, de théorisation et d’enseignement d’une indéniable importance.



7. Références bibliographiques.



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