Apposition

 >Page pers.    Franck Neveu
(05-2021)

Pour citer cette notice:
Neveu (F.), 2021, "Apposition", in Encyclopédie grammaticale du français,
en ligne: encyclogram.fr



1. Délimitation du domaine.



1.1. Étymologie, définition, domaine d’application

Le terme apposition est un emprunt au latin appositio, formé à partir du verbe apponere signifiant, « poser auprès, ajouter ». La notion d’apposition, qui figure au nombre des fonctions syntaxiques du nom et de l’adjectif dans les analyses contemporaines, s’applique à un type de construction qui peut être décrit comme l’appariement de deux segments linguistiques hiérarchiquement ordonnés (un constituant support et un constituant apport), formant une expression désignative complexe, sémantiquement et formellement disjointe par le détachement. Par exemple, pour ne mentionner que les types les plus courants :

(1)  Il se sentit enseveli à la fois par ces deux infinis, l’océan et le ciel. (V. Hugo, Les Misérables)

(2)  Tendre, elle m’apprit la tendresse. (J.-P. Sartre, Les Mots)

(3)  Paul Broca (1824-1880) et l’anthropologie physique. Fondateur de l’Ecole d’anthropologie de Paris, il s’appuie sur l’analyse des races et sur la craniologie. (Sciences humaines, déc. 2000, janv.- fév. 2001)

(4)  Julius Epstein, scénariste américain, coauteur de Casablanca, de Michael Curtiz, est mort samedi 30 décembre 2000 à Los Angeles. (Le Monde, 5/1/2001)

(5)  Ingénieur, votre connaissance des protocoles GSM/GPRS et du monde des mobiles (développement - intégration), votre pratique de la langue anglaise, accompagnent votre souhait d’avoir une vue globale du produit. (Le Point, 2/6/2000)

(6)  Assise sur le canapé au fond du salon, les bras croisés, les mains fiévreuses, frémissante de tout le corps, Renée disait cela d'une voix vibrante, saccadée, et qui avait les colères de son âme. (E. et J. de Goncourt, Renée Mauperin)

(7)  Le porte-parole du Président, Hubert Védrine, expose la stratégie présidentielle. (L. Picabia, 2000 : 73)

L’apposition est une catégorie fonctionnelle qui peut être comptée parmi les plus difficiles de la grammaire traditionnelle. La difficulté de la problématique vient de la mise à l’épreuve que la notion fait subir aux concepts d’intégration, de hiérarchie, de dépendance, de prédication, de référence, dont elle souligne le caractère souvent approximatif dans l’explication grammaticale. La difficulté s’explique aussi par l’histoire souvent méconnue de la notion, et les confusions qu’elle a engendrées dans la grammaire scolaire.

1.2. Origines, développement historique

1.2.1. La notion apparaît chez les grammairiens latins des IVe et Ve siècles, qui la décrivent comme une construction épithétique qualifiée, selon les auteurs, d’adjuncta, d’apposita ou de sequentia, et formée d’un nom se rapportant à un autre nom, dont le sens se trouve ainsi complété ou déterminé :

(8)  Rex Ancus coloniam deduxit
(« le roi Ancus fonda une colonie », Cicéron, De Republica, 2, 5).

La structure peut être également désignée par le terme d’epexegesis, c’est-à-dire « explication ajoutée ».

Diverses sources (Thurot, 1868; Baratin, 1989; Colombat, 1993) rappellent le traitement de la notion par Priscien (fin Ve/début VIe siècle), aux livres XIV, XVII et XVIII des Institutiones Grammaticae : (i) engagée dans la des­cription morphosyntaxique du mécanisme prépositionnel, lequel se dis­tingue précisément ainsi du mé­canisme conjonctionnel, l’appositio (vs compositio) sert à discriminer les morphèmes employés de manière autonome (« apposés »), i.e. dis­joints de leur support, et les morphèmes (« composés ») soudés au complément, par exemple mecum, ou bien liés par affixation préfixale à une base verbale, par exemple advenio; (ii) Pris­cien re­court également à la notion, par le biais des termes apposi­tiuus (synonyme d’additiuus), apponi, apposi­tio, pour décrire l’emploi du pronom ipse en renforcement de pronoms ou de noms (ex. ego ipse, « moi-même »; tu ipse, « toi-même »; ille ipse, « celui-ci lui-même »; Cicero ipse, « Cicéron lui-même »), faculté « appositive » qui peut se manifester aussi avec d’autres pronoms, comme ille; (iii) enfin, on note que Pris­cien décrit des constructions nominales que le Moyen Âge identifiera par l’apposi­tio en en rendant compte déjà par l’ellipse de ens ou d’une rela­tive (ex. Filius Pelei Achilles, « Achille, fils de Pé­lée », i.e. Achilles [ens] ou [qui est] ou [qui fuit] Pelei filius).

En dépit de son recensement dans la métalangue de la latinité, c’est dans la typologie médiévale des figures de construction que l’on situe le véritable point de départ de l’évolution historique de l’ap­position, mais les contours notionnels et la terminologie sont très instables.

1.2.2. Roger Bacon (1214-1292, Summa Gram­matica), distingue ainsi nettement deux modes de construction de l’apposition : (i) l’appositio immediata (ex. animal homo, « l’animal homme »), (ii) l’appositio mediata (ex. homo currit, uerbi gratia Sor, « un homme court, par exemple Socrate »).

Il est établi dès cette époque que l’apposition désigne pour l’essentiel des structures binominales que l’on qualifierait aujourd’hui de coréférentielles, c’est-à-dire des constructions « immédiates », dans lesquelles N1 - qui commande l’accord avec les autres éléments de la phrase - et N2 sont fléchis au même cas mais peuvent présenter une distorsion (improprietas, donc « figure ») au niveau du genre (ex. animal, neutre; capra, féminin), et où la place des constituants dépend de leur niveau d’ordination sémantique respectif (N1 est le superordonné de N2).

1.2.3. C’est à partir du XVIe siècle que se met en place la grammatisation effective de l’apposition, qui se prolongera en France jusque vers la fin du XVIIIe siècle.

On doit à Du Marsais la réintroduction dans le dis­cours grammatical en France de l’apposition (articles « Apposition » et « Construction » de l’Encyclopédie). Sa définition développe la notion de qualification adjectivale du terme apposé, appelé aussi « modificatif » ou « adjoint », et celle de concordance morphosyntaxique et référentielle entre les constituants de la séquence.

Présentée comme figure de construction, l’apposition est décrite comme la mise en relation directe, c’est-à-dire sans conjonction, d’un nom propre et d’un nom commun (« nom appellatif »), celui-ci exerçant une caractérisation sur celui-là :

(9)   urbs Roma;
Flandre, théâtre sanglant;
Alexandre, fils de Philippe;
Darius, roi des Perses, etc.

En associant ainsi le type lié et le type dé­taché, Du Mar­sais ne fait finalement que reprendre, en les appliquant au français, des analyses développées au XIIIe et au XVe siècle.

1.2.4. Cette approche sera discutée à deux reprises par Beauzée, dont les contributions au débat sur l’apposition mettent un point final à la pre­mière période d’installation de la notion dans la grammaire française. Beau­zée revient tout d’abord sur la question des constructions liées dans l’article « Génitif » de l’Encyclopédie. Il y démontre entre autres que dans les tours urbs Roma, flumen Sequana, mons Parnassus les noms propres doivent être tenus pour des constituants adjectivaux dé­terminatifs, spécifiant des « qualités individuelles » qui permettent d’i­dentifier le référent du « nom appellatif » (c’est-à-dire du nom commun, ici urbs, flumen, mons ; voir ci-dessus en 1.2.3.) :

[...] urbs Roma ne signifie point, comme on l’a dit, Roma quae est urbs; c’est au contraire urbs quae est Roma; urbs est déterminé par les qualités indivi­duelles renfermées dans la signification du mot Roma. (Beauzée 1751-1772 : 588)

Cette rectification est impor­tante. Contrairement à Du Marsais qui convoque indis­tinctement latin et fran­çais dans son analyse, Beauzée borne ses des­criptions à la langue la­tine, évitant ainsi de fondre dans une même pro­blématique urbs Roma et la ville de Rome. Car si l’appositio est née de l’observation d’une curiosité casuelle du latin, par essence non réductible au génitif, c’est pourtant bien la structure génitive (adnominale : N1(de)N2), débarrassée de tout in­dicateur flexionnel, et nécessairement engagée dans un mécanisme de détermination de type épithétique, qui s’offre à l’analyse des grammairiens du français dans la ville de Rome. Contrai­rement au latin qui permet d’identifier la catégo­rie appositive sur des bases morphosyntaxiques et sémantiques, le français ne présente que des critères sémantiques pour distinguer le tour dit « génitif » et le tour dit « appositif » dans les séquences N1(de)N2.

Plu­sieurs enseigne­ments sont à retenir de cette analyse. Le repérage d’une spécificité morphosyntaxique et sémantique dans le type urbs Roma ne doit nullement compromettre l’identification d’un mécanisme détermi­natif de N2 sur N1, assez semblable à celui qui se rencontre dans les structures génitives du type amor virtutis. Si la spécificité grammati­cale du tour latin est assez aisément accessible à l’analyse, il s’en faut de beaucoup qu’il en soit de même en français.

Il ressort de cette ob­serva­tion que si les conditions d’une légitimité linguistique minimale pour l’ou­verture d’une catégorie fonctionnelle sont réunies en latin, ce n’est pas le cas en français. C’est pourquoi Beauzée, dans la ligne de Port Royal, ne semble pas voir dans l’apposition une notion transfé­rable à la description de la langue française.

On comprend mieux ainsi, dans cet article, l’usage du seul recours au latin pour l’exemplification, et l’apparente association des catégories de l’apposition et du génitif par le biais d’un mécanisme déterminatif commun, en dépit des relations sémantiques différentes qui s’instaurent entre les deux N dans chacun des deux tours (coréférence/disjonction référentielle).

Ce que Beauzée sous-entend dans l’article « Génitif », laissant à l’article « Apposition » de l’Ency­clopédie méthodique, le soin de rendre explicite, c’est que la no­tion d’apposition, pour être opératoire sur la langue française, doit s’af­fran­chir définitivement de l’influence des grammaires latines. Pour ce faire, il faut non seulement renoncer au latin dans l’explication linguis­tique, et donc à la prétendue conformité des deux langues qu’un tel mode d’exempli­fication nécessairement véhicule, il faut aussi recons­truire la notion sur des bases grammaticales nouvelles. Ce que fait Beauzée en orientant résolument son analyse vers les constructions dé­tachées, perspective que seule pouvait autoriser la toute récente intégra­tion à la description linguistique de la démarcation graphique des énon­cés.

L’ar­ticle « Apposition » de l’Encyclopédie méthodique (1782), dont on a longtemps sous-estimé l’intérêt, est une longue et précise réflexion cri­tique des descriptions antérieures de la notion, particulièrement de celle de Du Marsais. Beauzée y propose une extension de l’apposition à des constructions formées, pour le support, d’un nom propre ou com­mun, et, pour le segment détaché, d’un constituant nominal ou adjecti­val formant l’addition d’un sens « purement accessoire explicatif » dont la suppression ne peut nuire au sens principal.

De toute évidence ins­piré par La Logique ou l’Art de Penser, Beauzée fait reposer son ana­lyse, d’une part sur la constatation de l’existence de groupes périphé­riques à la structure argumentale de l’énoncé, groupes susceptibles d’entretenir une relation de coréférence avec leur support nominal, et d’autre part sur l’inaptitude du segment apposé à restreindre l’extension sémantique du support et donc à modifier les conditions de vérité de la prédication d’ancrage. Il rompt ainsi avec la tradition aporétique latini­sante qui ré­unit sous une même rubrique fonctionnelle des tours (la ville de Rome/Flandre, théâtre sanglant) qui non seulement ne sont nullement apparentés au plan formel, mais qui, de surcroît, reçoivent un commen­taire sémantique exactement contraire.

1.2.5. L’influence de Beauzée s’exerce activement sur la grammaire générale des débuts du XIXe siècle, et cette analyse, enrichie de précisions touchant principalement la classe grammaticale du support et sa place dans la phrase, sera reprise sans modifications théoriques notables par Marmontel, Fontanier, Lan­dais, plus partiellement par Silvestre de Sacy.

Le XIXe siècle, tourné vers la vulgarisation grammaticale, ne fera qu’étoffer l’exemplier, sans enrichir la définition. Après une période de déclin où elle disparaît au profit de notions peu descriptives (complément logique explicatif, complément qualificatif accessoire, etc.), l’apposition refait surface dans la seconde moitié du siècle, convoquée dans la métalangue pour régler les problèmes orthographiques liés à l’accord du verbe avec un sujet complexe.

[…] si un verbe a deux « sujets » et si l’un et l’autre représentent la même idée ou le même être, on appellera apposition et non sujet celui des deux qui pourrait disparaître sans affecter la cohérence syntaxique de la phrase. (Chervel 1981 : 189)

Chervel illustre le problème au moyen des deux exemples suivants (nous soulignons par l’italique les constituants censés être en fonction d’apposition dans ces grammaires) :

« Moi, je vous tromperais » ;
« Le temps, les biens, la vie, tout est à la patrie »

Dans cette perspective, on comprend que l’apposition figure exclusivement parmi les fonctions nominales. Son ouverture à l’adjectif, proposée dans cer­tains manuels dès les années 1880, ouverture qui n’est finalement qu’un retour aux analyses les plus abouties de la grammaire générale, va bien sûr boule­verser ce fragile jeu de construction grammaticale, et susciter des débats et des analyses qui se prolongeront jusqu’à la fin du XXe siècle. Voir, entre autres, Gaiffe & alii (1936 : 71-72, 91,164-165, 227, 267), Dauzat (1947 : 402-404, 424-425), Imbs (1951), Lombard (1952), Galichet (1957, 1962), Pignon (1961, 1962), Arrivé (1962), Bonnard (1962, 1971, 1972a, 1972b), Chaurand (1962), Chevalier (1962), Chevallier (1962), Mouchet (1962), Bondy (1963), Glatigny (1966), Dessaintes (1966), Mitterand (1970), Rothenberg (1970), Aymard (1975), Mah­moudian (1976), Rioul (1983), Wilmet (1986, 1997), Forsgren (1993), Lago (1994).

1.2.6. Au XXe siècle, et jusqu’au début du XXIe siècle, la recherche s’est orientée dans quatre directions principales. C’est tout d’abord, et principalement, la question de l’identité fonctionnelle de l’apposition qui a retenu l’attention. On distingue ici des travaux qui, dans l’ensemble, maintiennent la réflexion sur le terrain d’une grammaire des fonctions, et où se retrouvent quelques-unes des données précédemment mentionnées, qu’il s’agisse d’une approche ontologique de la notion, par le biais d’une interrogation large sur son statut linguistique et sur son rattachement au domaine syntaxique (fonction syntaxique ou « mode de construction » ?), ou qu’il s’agisse d’une approche conceptuelle plus descriptive, visant à tracer les frontières fonctionnelles de l’apposition relativement à celles du complément de circonstance, de l’épithète et de l’attribut. Voir entre autres : Norwood (1954), Hocket (1955), Tesnière (1959 : 163-168), Des­saintes (1966), Sopher (1971), Prebensen (1973), Raabe (1975, 1979), Burton-Ro­berts (1975, 1994), Taboada (1978), Forsgren (1981, 1991, 1993), Rioul (1983), Wilmet (1986, 1997), Meyer (1987, 1989, 1992), Fuentes Rodriguez (1989), Lago (1993, 1994), Neveu (1996, 1998a). On peut associer à ce regrou­pement des études qui, bien que ne portant pas spécifiquement sur l’appo­sition, ont contribué à clarifier la question de ses frontières fonctionnelles : entre autres Eriks­son (1980, 1993), Hanon (1989), Palm (1989), Noailly (1990, 1999), Blanche-Benveniste (1998), Borillo (1998), Leeman (1998).

1.2.7. Un deuxième ensemble est formé d’études qui, dans le cadre d’une approche à dominante sémantique des constructions usuellement associées à l’apposition, font porter l’analyse sur la combinatoire des déterminants du segment support et du segment apport, et sur les problèmes référentiels qu’elle signale, qu’il s’agisse d’investigations ayant par ailleurs vocation à explorer la juxtaposition nominale, la relation apposition/dislocation, le fonctionnement de l’i­dentification métaphorique, la valeur des positions droite ou gauche du segment détaché et les contraintes qu’elles exercent sur son mode de détermination, ou qu’il s’agisse d’études de corpus cherchant à dégager la dépendance de certaines configurations à l’égard de l’environnement discursif. Quelques-uns de ces travaux, par le biais de la problématique déterminative, ont permis de faire apparaître l’apposition comme une structure syntaxique complexe à deux items, formant un entier fonctionnel insécable, très actif dans la dynamique textuelle (Tamba-Mecz 1975, Neveu 1998, 2000). Voir entre autres : Ruelle (1970), Delorme & Dougherty (1972), Soublin & Tamine (1973), Milner (1973 : 93-140, 1976, 1978 : 174-223), Burton-Roberts (1975, 1994), Tamba-Mecz (1975), Tamine (1976), Rioul (1983), Dupont (1985), Forsgren (1988), Picabia (1991, 1992), Lago (1993, 1994), Neveu (1996, 1998a : 90-121).

1.2.8. Un troisième groupe d’études peut être constitué autour des analyses du fonctionne­ment prédicatif du sys­tème appositif, et de son mode de rattachement à la prédication d’an­crage. Prennent place ici tout à la fois des travaux qui, outre la relation entre les deux éléments de la construction appositive, étudient la relation entre l’élément détaché (réputé apposé) et la proposition hôte, et des travaux qui visent à analyser la relation entre le système appositif (apport/support) dans son entier et la proposition hôte. On trouve principalement dans ce groupe d’études les typolo­gies syntaxiques et sémantiques des prédicats appositifs dans l’ordre de la phrase simple ou complexe, les travaux sur la prédication seconde déta­chée, et les descriptions du mécanisme incidenciel de l’apposition (support actan­ciel/support relationnel). Voir entre autres : Seiler (1960), Regula (1967, 1969), Rohrer (1968), Zemb (1968 : 275-298, 1978), Sopher (1971), Bogacki (1973), Spore (1974), Burton-Roberts (1975, 1994), Raabe (1975, 1979), Huot (1978), Taboada (1978), Fradin (1980), Dupont (1985), Kleiber (1987), Saugstrup (1984), Riegel (1985), Wilmet (1986, 1997), Meyer (1987, 1989, 1992), Combettes (1988, 1998), Forsgren (1988, 1991, 1993, 1996), Fradin (1988), Mélis (1988), Van den Bussche (1988), Lago (1991), Picabia (1991, 1992), Blanche-Benveniste (1998), Neveu (1998a : 65-199, 1998b, 1998c).

1.2.9. Enfin, un quatrième ensemble regroupe des études proposant une approche discursive et textuelle des faits de syntaxe détachée. Elles s’inscrivent dans le cadre d’une analyse qui, selon la période et l’orientation théorique, se présente comme rhé­toricostylis­tique, transphrastique, informationnelle ou macrosyn­taxique. Elles privi­légient dans tous les cas l’exploration de vastes cor­pus et la pro­blématique de l’ordre des constituants dans l’énoncé. Voir entre autres : Dessaintes (1960), Morier (1961), Bar (1967), Zemb (1968 : 275-298), Skårup (1975), Deulofeu (1979), Combettes (1988, 1993, 1998), Berrendonner & Reichler-Béguelin (1989), Berrendonner (1990), Blanche-Benveniste & alii (1990), Neveu (1995, 1998a : 171-252, 1998b, 1998c).

1.2.10. Il ressort des nombreux débats sur l’apposition que la pierre d’achoppement de la notion est la coréférence. Pour beaucoup d’auteurs, c’est de la valeur exclusive du critère de l’identité référentielle entre deux expressions nominales réunies dans une même séquence que dépend l’existence de l’apposition. L’exemple (7) mentionné en 1.1. fournit un exemple type de ce critère :

(7)       Le porte-parole du Président, Hubert Védrine, expose la stratégie présidentielle. (L. Picabia, 2000 : 73)

L’étendue du champ d’application du critère de l’identité référentielle est en effet amenée à varier considérablement (éviction ou intégration des constructions adjectivales) selon que la coréférence y est retenue comme définitoire de la catégorie, ou simplement descriptive de certains types de constructions.

Mais pour qu’il y ait coréférence stricto sensu il faut nécessairement qu’il y ait référence, c’est-à-dire qu’y soit à l’œuvre non pas seulement une référence virtuelle, définie par des propriétés lexicales, mais une référence actuelle, définie par la relation entre une séquence linguistique et un segment de réalité, relation qui confère à l’expression sa capacité désignative.

Or des études récentes ont fait apparaître que, dans le système appositif, détachement et prédication seconde entraînent le blocage de tout mécanisme référentiel du segment concerné, lequel a pour fonction générale de prédiquer les propriétés du support et non pas de désigner un référent.

La valeur dite « identifiante » des prédicats de dénomination (ex. Le président du directoire, M. Gordon, reçoit le jeudi), fréquemment convoquée pour illustrer le fonctionnement coréférentiel des constructions, pourrait être ainsi tenue selon ces analyses pour un effet de sens résultant le plus souvent de l’abstraction du terme détaché de son environnement. Cette approche sera discutée plus loin en 3.2. et en 3.4.

Le segment détaché de l’apposition, quelle que soit sa nature (nominale, adjectivale, participiale, etc.), est un terme descripteur qui se comporte de manière qualificative à l’égard de son support, avec lequel il constitue une cellule référentielle et informationnelle, et il forme dans l’énoncé un prédicat second, le plus souvent inapte à modifier les conditions de vérité de la prédication principale. Toutefois cette dernière caractéristique n’est pas un cas d’invariance puisque l’on observe que les adjectifs détachés à interprétation conditionnelle, qui entrent légitimement dans le champ de la notion d’apposition

(10)  Plus riche, j’irais vivre sous les tropiques.

peuvent exercer une influence sur le domaine de validité de la prédication principale.



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3. Analyses descriptives et méthodologiques du système appositif.


Parmi les nombreux points qui font problème dans l’application de la notion d’apposition à la description linguistique, et qui ont été traités dans la littérature, on retiendra ici plus particulièrement : les syntagmes binominaux N1(de)N2, la coréférence et la question de l’adjectivité, l’apposition et la connexion en syntaxe de dépendance, le mécanisme prédicatif, l’apposition dans les séquences juxtaposées, les constructions appositives dans la langue parlée, la situation de l’apposition au sein de la problématique générale du détachement et les principaux types de détachements observés dans les constructions appositives.

3.1. Les syntagmes binominaux N1(de)N2 dits « appositifs »

Comme cela a été rappelé plus haut en 1.2.1.-1.2.4., l’analyse « coréférentielle » des constructions associées à l’apposition, qui est un héritage des grammaires du latin (sur le modèle du tour urbs Roma), a durablement mis en échec la description des tours dits « liés » et celle des tours dits « détachés ».

Si la linguistique contemporaine ne retient plus les tours « liés » dans la catégorie appositive cela ne saurait s’expliquer par une simple stratégie de simplification méthodologique. On vise ainsi à faire apparaître la dissociation de deux objets linguistiques distincts et hétérogènes, le segment (de)N2 relevant du mécanisme déterminatif de l’épithèse : voir entre autres Bartning (1995), Forsgren (1991, 2000), Kleiber (1985), Neveu (1998a, 2000a), Noailly (1990, 2000), Pignon (1961), Wilmet (1986).

Il peut s’agir d’une épithète de complémentation, de sens relationnel (avec ou sans discordance de nombre) où N2 figure comme la réduction nominale d’un syntagme préposi­tionnel (sur la notion d’épithète de complémentation, voir Michèle Noailly 1990 : 94-131) :

(11)  un régime pizzas

(12)  le gouvernement Castex

(13)  un accident voyageur, etc.

Il peut s’agir également d’une épithète de qualification avec ou sans ligateur graphique se prêtant à la paraphrase N1 qui est un N2 (sur la notion d’épithète de qualification, voir M. Noailly 1990 : 35-64) :

(14)  un débat fleuve

(15)  un film témoignage

(16)  une solution miracle

(17)  des quartiers poubelles, etc.

Ces tours peuvent être rapprochés de créations plus nettement idiolectales :

(18)  le rocher-hydre

(19)  le torrent-reptile

(20)  les hommes-musiques

qui sont des constructions empruntées à Victor Hugo et Jules Michelet, citées par Ferdinand Brunot (1922) dans La Pensée et la langue, très bien représentées dans la littérature romantique, et qui ont longtemps figuré dans les grammaires du premier tiers du XXe siècle comme des exemples canoniques d’appositions « liées ».

Le fonctionnement sémantique de (18), (19), (20) est assez différent de celui des séquences (14) à (17), puisqu’elles se présentent comme des unités polylexicales métaphoriques (avec ligateur graphique) subordonnées à une contextualité poétique, donc expressivement marquées, et à cet égard, difficilement isolables de leur environnement discursif. On observe ainsi un blocage du mécanisme de l’épithèse, donc un blocage du mécanisme déterminatif. Ici N2 n’a pas vocation à qualifier ou à compléter N1. Il forme avec N1  un entier conceptuel insécable. On a donc affaire, avec (18)-(20), à des expressions qui se prêtent difficilement à une lecture compositionnelle en dehors de leur environnement discursif. Proches en apparence de ces tours, les séquences du type porte-fenêtre, homme-grenouille, homme-sandwich, poisson-chat, souvent associées à l’apposition, sont en fait intégralement lexicalisées, et à ce titre relèvent de la formation lexicale par composition.

On aura ainsi plus de mal à déduire le sens des tours (18)-(20) à partir de leurs constituants. Mais on doit noter que certaines analyses voient dans ces constructions des parataxes susceptibles d’interprétation sous-spécifiée : ex. des hommes-musiques = « des hommes (qui ont un rapport avec les) musiques » (voir par exemple la polysémie relevée par Culicover dans l’anglais saussage dog (« chien en forme de saucisse », vs « chien friand de saucisses » ; voir P. Culicover 2011 : 121-138).

L’inaptitude référentielle de N2 s’observe également dans des syn­tagmes binominaux à détermination synthétique (N1N2) ou analytique (N1deN2), qui forment des épithètes de dénomination (ou des­criptions dénominatives) :

(21)  l’écrivain Péguy

(22)  l’avenue Mozart

(23)  le verbe tordre

(24)  la ville de Bruxelles

(25)  le mois de janvier, etc.

Le type (22), a été étudié par Georges Kleiber (1981 ; 1985 : 8), qui a montré que certaines catégories de lieux comme les rues, les places, etc., ne prennent pas de nom propre intégral, à la différence d’autres entités spatiales comme les pays, les villes. L’opposition de (22) et de (24) permet de noter que, pour le N1 locatif de (22), la dénomination qui lui est conférée par N2 n’est pas effectuée de façon totale. Cette dénomination n’est que partielle, ce qui n’est pas le cas de (24) : *Mozart est illuminée vs Bruxelles est illuminée. Si l’on met à part le cas de dénomination partielle représenté par (22), dont N2 n’a pas d’autonomie référentielle dans l’ordre locatif, on a affaire pour (21)-(25) à des constructions nominales complexes, qui présentent en N1 une description de propriété et en N2 un terme dénominatif (nom commun ou nom propre), lequel, en dépit de sa capacité à désigner, ne fait ici que contribuer à la référentialité de l’entier de l’expression, mais ne l’énonce pas seul. Georges Kleiber (1985 : 7-9) a dégagé le fonctionnement sémantique et pragmatique des types (12) et (21). Cela fait dire à Mats Forsgren que dans le capitaine Dreyfus, canon de l’exemple appositif « lié » dans les grammaires scolaires, les deux noms  ne sont nul­lement coréférentiels et substituables. L’unité Dreyfus n’est ni appositive, ni référentielle,

[…] c’est un prédicat attributif de dénomination, fonctionnant comme une épithète vis-à-vis du nom capitaine. Ce qui est référentiel, c’est le syntagme entier, le capitaine Dreyfus. Le test de substitution est donc inutilisable. Au niveau fonctionnel, celui de la structure syntactico-sémantique, il n’y a ainsi aucune différence entre un syn­tagme comme le capitaine Dreyfus et, par exemple, le chien noir, à cette exception près que le désignateur rigide Dreyfus peut, dans un autre contexte, être référentiel, alors que noir ne le peut pas. (Forsgren, 1991 : 604-605)

Les séquences qui viennent d’être évoquées montrent qu’elles affichent un mode de fixation de la référence qui se présente sous la forme du compactage. La structure syntaxique vient ici bloquer le mécanisme référentiel de N2.

Types de syntagmes binominaux N1(de)N2 analysés comme « appositifs » dans la grammaire traditionnelle
Épithètes de complémentation
de sens relationnel
Épithètes de qualification Épithètes de dénomination
un régime pizzas
le gouvernement Castex
un accident voyageur
le centre ville (ou centre-ville)
les années Giscard
Sans ligateur graphique:
 un débat fleuve
 un film témoignage
 une solution miracle
 des quartiers poubelles

Avec ligateur graphique:
 le rocher-hydre
 le torrent-reptile
 les hommes-musiques
l’écrivain Péguy
l’avenue Mozart
le verbe
tordre
la ville de Bruxelles
le mois de janvier

3.2. La coréférence et la place de l’adjectivité dans le système appositif

Nous avons vu en 1.2.10. que la difficulté principale de la notion d’apposition est représentée par la coréférence.

Selon que l’on tient la coréférence pour seulement descriptive de certaines séquences, ou bien définitoire de la notion, l’étendue du champ d’application de l’apposition varie notablement. Dans le premier cas on peut intégrer l’adjectif aux constructions, dans le second cas on doit se limiter aux séquences nominales.

Comme on s’est attaché à le montrer (notamment dans Neveu 1998a et 2000a), on a négligé fréquem­ment, au profit de la configuration morpho­lexicale, le rôle de la syntaxe dans les mécanismes référentiels. Mats Forsgren (1991 : 599-605) a montré, à propos des syntagmes bi­nomi­naux, que dans la plupart des tours associés à l’ap­position le cri­tère de la coréférence est inopé­rant. Mais on peut étendre cette analyse aux constructions détachées visées par la notion.

Pour qu’un fait de coréférence soit observable entre deux séquences, la référence virtuelle, définie par des propriétés lexicales (Milner 1982 : 9-17), ne saurait être suffisante.

[…] le segment de réalité associé à une séquence est sa référence actuelle ; l’ensemble de conditions caractérisant une unité lexicale est sa référence virtuelle. […] Une unité lexicale ne peut avoir de référence actuelle que si elle est employée ; hors emploi, elle ne peut évidemment comporter que les conditions d’une éventuelle référence actuelle, c’est-à-dire sa référence virtuelle. (Milner 1982 : 10)

Les constructions adjectivales

(26)  Tendre, elle m’apprit la tendresse. (J.-P. Sartre, Les Mots)

ou nominales sans déterminant,

(27)  Julius Epstein, scénariste américain, coauteur de Casablanca, de Michael Curtiz, est mort samedi 30 décembre 2000 à Los Angeles. (Le Monde, 5/1/2001)

qui ne ma­ni­festent de par leur structure aucune autonomie référentielle, ne posent pas problème sur ce point dans la mesure où elles ne peuvent entrer dans le champ de la coréfé­rence (voir Neveu 1998a : 121-165). On doit noter toutefois que Combettes (1998 : 9-54) fait reposer l’analyse de ces structures sur la notion de référent sous-jacent (cette analyse a été discutée dans Neveu 2000a : 107, note 1)

Il en va différemment pour les noms propres et les constructions nominales pourvues d’un dé­terminant, qui, décrites comme coréférentielles, sont réputées saturées référentiellement (Combettes, 1998 : 24-28).

Cette approche rappelle une fois de plus la difficulté et les limites de la notion de coréférence (telles qu’elles ont été exposées, entre autres, et diverse­ment, dans Faucon­nier, 1974 et Milner, 1982), puisque le caractère ré­férentiel des sé­quences déta­chées est déduit du matériel qui les com­pose, c’est-à-dire qu’il est pensé au seul niveau de la structure interne du syntagme, et non pas aux niveaux de la structure syntaxique et de la dynamique de l’énoncé, ce qui révèle une vision discontinue du phé­nomène appositif.

Une telle analyse - qui s’appuie sur l’autonomie référentielle de chacun des deux constituants de l’ap­position, mais qui omet de prendre en compte la virtualité de cette réfé­rence, puisqu’elle n’est pas saisie dans un continuum discursif - aboutit invaria­blement à accepter l’idée d’une permutabilité sémantique entre le segment détaché et son support, c’est-à-dire celle d’une équiva­lence entre leur contenu respectif :

(28)  a. Georges W. Busch, le président des États Unis, a été réélu le 2 novembre 2004.
b. Le président des États Unis, Georges W. Busch, a été réélu le 2 novembre 2004.

La plupart des auteurs s’attachent généralement à décrire l’échange de fonction grammaticale des deux constituants dans le passage du type (1a) au type (1b) ou inversement, transfert positionnel que l’on sait impossible pour les appositions non déterminées, qui forment un segment de discours inapte à la fonction sujet.

Mais la variation du fonctionnement référentiel entre le type (1a) et le type (1b) et la différence des visées informationnelles qui s’y manifestent sont bien plus rare­ment traitées. La permutabilité évoquée plus haut est en fait incompa­tible avec l’analyse des détachements appositifs en termes de prédication seconde, type de prédication soumise à l’existence d’une prédication de rang supérieur (voir entre autres : Combettes, 1998; Forsgren, 1988; Furukawa, 1996; Mélis, 1988; Neveu, 1998a; Wilmet, 1998), puisque la notion même de prédication seconde marque nécessairement l’idée d’une ordination prédicative, qui se trouve ici subvertie.

Cette permutabilité sémantique des constituants appositifs ne peut être obte­nue que dans le cadre d’une description lin­guistique menée hors contexte. Elle est donc for­cément falsifiée par la structure infor­mation­nelle de l’é­noncé, qui organise l’ordonnancement des groupes syn­taxiques, et tout particulièrement celui des groupes périphériques aux positions ar­gu­mentales, se­lon une détermi­nation du niveau local par le niveau glo­bal (Rastier & alii, 1994 : 37 et passim). Il est difficile d’accepter l’idée de la perti­nence de la no­tion de prédi­cation seconde de type ap­positif sans rappor­ter l’analyse des structures concernées à l’intention communica­tionnelle du discours et à la probléma­tique interprétative.

C’est pourquoi peut être retenue (Neveu, 1998a, 2000a) l’hypothèse selon laquelle, dans le système appositif, détachement et prédication seconde entraînent le blocage de tout méca­nisme référentiel du segment concerné, lequel a pour fonction gé­nérale de prédiquer les propriétés du support et non pas de désigner un réfé­rent.

La valeur dite « identifiante » des prédicats de dénomination, type (1b), fré­quemment convoquée pour illustrer le fonctionnement coréférentiel des construc­tions, doit ainsi être tenue pour un effet de sens résultant le plus sou­vent de l’abstraction du terme détaché de son environnement (on trouvera dans Neveu 1998a : 72-86 une discussion des types séman­tiques proposés par Forsgren 1988 et 1991). Elle n’est nullement une constante, et si elle apparaît dans certaines configu­rations discursives, elle ne peut être pour autant posée a priori, ni d’ailleurs bornée à ce seul type de prédicat, puisqu’elle est largement donnée par l’orientation pragmatique du discours (Neveu 1998a : 72-86).

On notera toutefois que la distinction qui est souvent établie entre le type (1a) et le type (1b), à savoir valeur attributive/valeur « identifiante », se retrouve dans les deux tours non appositifs suivants, où il apparaît clairement que la prédication n’est pas du même type :

(29)  a. Georges W. Busch, c’est le président des USA
b. Le président des USA, c’est Georges W. Busch

Le premier est attributif, le second présente une valeur « identifiante ». Seul le second est une pseudo-clivée au sens habituel du terme (voir la notice sur les pseudo-clivées, § 3.2, qui développe cette opposition  >Notice .) sur les pseudo-clivées. Ces structures sont d’ailleurs régulièrement décrites comme inversant la position du segment référentiel. On retrouve la même différence entre les P relatives paraphrasant (30) et (31) :

(30)  On se moquait du maire, un poltron qui... (« le maire, qui est un poltron »)

(31)  Dieu m’envoyait parfois – rarement – cette grâce qui permet de manger sans dégoût – l’appétit. (« la grâce qui permet de manger sans dégoût, qui est l’appétit »)

La reformulation avec relative de (30) est attributive, celle de (31) en apparence « identifiante ».

Il serait sans doute constructif, sur ce point, de mettre l’analyse des appositions en rapport avec les travaux classiques sur la sémantique des constructions copulatives et avec des oppositions comme celle d’énoncé prédicationnel /spécificationnel (voir Van Peteghem 1991). Voir aussi la notice sur les verbes attributifs  >Notice .

Quoi qu’il en soit, ce qui est généralement analysé comme un acte de référence au sens searlien d’une rela­tion mots/monde, c’est-à-dire comme la désignation d’une entité extra­linguistique, semble devoir être décrit, plus justement, comme un renvoi  à un référent déjà verbalisé, autre­ment dit introduit en dis­cours, soit par le support, si le sup­port est un terme référentiellement autonome, soit par un autre consti­tuant dont le support se fait alors le relais, si ce dernier est un anapho­rique (sur la distinction désignation/renvoi, voir Corblin 1995 : 15).

Ainsi, à l’explication coréférentielle courante des apposi­tions déterminées, qui postule une symétrie entre deux éléments de ré­férence actuelle (coréférence actuelle selon Milner, 1982 : 11), et qui bloque toute ordi­nation entre les appositifs et donc toute partition du système en termes de support et d’apport, réduisant la construction à la formule du pléo­nasme, on peut substituer une explication fondée sur une triple hétéronomie de l’appositif détaché (syn­taxique, sémantique, référentielle).

Parler de « système appositif » permet d’éviter la notion de « fonction d’apposition », qui présuppose l’engagement du seul constituant détaché dans cette catégorie fonctionnelle. Dans cette perspective, le système appositif se définit comme un type de construction pouvant être décrit comme la mise en séquence par appariement de deux segments linguistiques hiérarchiquement ordonnés, formant une expression désignative complexe, sémantiquement et formellement disjointe par le détachement, et qui se comporte au plan textuel comme une cellule référentielle et informationnelle. Cette approche de la notion d’apposition a l’avantage de prendre en compte au plan définitoire la dynamique qui préside à la formation de ce système, puisqu’elle repose sur la notion d’appariement d’un élément support et d’un élément apport, éléments formant entre eux une sphère actancielle affectée d’une forte coalescence (voir Neveu 1998a, 2000a, Tamba-Mecz 1975, Tamine 1976,). Cette approche permet aussi bien sûr de s’écarter du point de vue strictement fonctionnel et analytique de la grammaire traditionnelle, et de s’ouvrir à une perspective sémantique et informationnelle.

3.3. Apposition et connexion

On doit à Lucien Tesnière (Éléments de syntaxe structurale, 1959), une des rares analyses systématiques de l’apposition. C'est dans la première partie de l'ouvrage, consacrée à l'étude de la connexion (Livre B : Structure de la phrase simple), que l'on rencontre les analyses de l'apposition. Cette fonction peut être tenue par un substantif qui est intégré au nœud substantival. Ce nœud a pour centre le substantif support.

À partir de l'exemple « Louis XIV, roi de France, protégea les lettres et les arts » Tesnière fait apparaître la connexion sémantique directe entre le terme apposé (roi) et le terme support (Louis), « dont il n'est syntaxiquement qu'une hypostase ». Cette connexion n'est pas « verticale » mais plutôt « horizontale », ce qui signifie, comme le précisait déjà Norbert Dupont (1985 : 55), « que l'apposition n'est pas un complément déterminatif » :

Structuralement, on sent que roi est sur le même plan que Louis. Aussi bien est-ce un substantif comme lui et ne saurait-il par conséquent se placer à un autre niveau. Ce sentiment est si évident que c'est lui qui a inspiré aux grammairiens le terme d'apposition par lequel ils ont entendu que sa position était à côté du substantif et non au-dessus ou au-dessous. (Tesnière 1959 : ch. 69, § 4)

« Prime actant » de protégea, Louis est en connexion directe avec le verbe, tandis que l'élément apposé (roi) « n'est que l'attribut de Louis ». Ce qui signifie que l'égalité entre les deux termes de la séquence appositive, sur le plan structural, ne doit pas faire conclure à leur stricte identité. Tesnière représente la structure de la phrase d'exemple au moyen du stemma 165 :

L'ensemble des traits de connexion constitue le stemma. Le stemma montre clairement la hiérarchie des connexions, fait apparaître schématiquement les différents nœuds qui les nouent en faisceau, et matérialise ainsi visuellement la structure de la phrase.

stemma 165

Cette analyse lui permet de distinguer l'apposition de l'épithète et de l'attribut qui sont deux fonctions en connexion verticale avec le substantif. On retrouve ici, dans une certaine mesure, la théorie de la coordination de Bally (1932). En effet, chez Tesnière, la jonction (coordination) représente un autre type de connexion horizontale. Mais Tesnière note que, dans le cas de la coordination, la connexion est immédiate alors qu'elle est médiate dans celui de l'apposition (Tesnière 1959 chap. 136).

En fait, et c’est ce qu’avait relevé Dupont (1985 : 57), l'apposition chez Tesnière est définie négativement : elle n'est ni attribut, ni épithète ou complément, ni coordination. Elle apparaît comme une sorte de greffe (une parenthèse elliptique) sur un constituant de la phrase (sur ce point on peut se rapporter à Marandin 1998).

On peut noter que l'adjectif et le participe peuvent selon Tesnière se rencontrer en fonction d'apposition, comme le substantif. Il leur reconnaît dans cet emploi une nuance exclusivement circonstancielle, semblable à celle que l'on relève fréquemment dans l'apposition substantive.

C'est là qu'apparaît la valeur exacte de l'apposition, qui, n'étant pas actant elle-même, tend volontiers, tout en restant en connexion avec 1'actant avec lequel elle est en apposition, à prendre une légère nuance de circonstant [...]. (chap. 69, §12). L'adjectif en apposition comporte comme le substantif dans la même occurrence une nuance circonstancielle [...]. (chap. 70, §2)

L'intérêt majeur de l'analyse de Tesnière est de souligner le rapport syntaxique entre les deux éléments d'une séquence appositive et d’établir, structuralement, le statut de chacun de ces deux éléments dans la phrase. Rarement mentionnée dans les travaux sur l’apposition (voir toutefois Dupont 1985, et Neveu 1998a), cette analyse a pourtant influencé nombre d’études.

3.4. Apposition et prédication

La question du fonctionnement prédicatif de l’apposition révèle une fois encore le caractère fort mal stabilisé de la notion, en raison de la discordance des analyses (voir notamment Combettes 1998 ; Forsgren 1991, 1995 ; Furukawa 1996 ; Havu & Pierrard 2008 ; Neveu 1998, 2000 ; Wilmet 1986, 1997, 1998, 2010). Mats Forsgren, suivi en cela, de manière différente, par Neveu et Combettes, a toutefois proposé une approche de la question qui a permis de clarifier certains aspects du problème.

Dans les constructions appositives (Forsgren 2000 : 34) le niveau pragmatique prévaut, et commande le niveau syntaxico-sémantique. L'apposition doit être traitée d'abord comme un acte de langage, s’inscrivant dans une stratégie discursive, laquelle oriente le choix au niveau lexico-sémantique, qui à son tour contraint les configurations formelles.

Aussi la hiérarchie des critères définitoires de la catégorie […] sera-t-elle la suivante : l'apposition constitue une

• prédication,

• prédication seconde,

• prédication non focalisée,

• prédication à incidence nominale,

• prédication non restrictive (i.e. non nécessaire au repérage du réfèrent du support),

• prédication détachée. (Forsgren, 2000 : 34)

Comme Forsgren le rappelle dans son étude, la notion de prédication seconde appartient à présent clairement à l’acquis descriptif de l’apposition.

Rappelons que l’on parle de prédication seconde dans le cas des constructions qui expriment, à l’intérieur de la phrase, un contenu phrastique. La notion s’applique entre autres aux tours du type Juliette a les yeux bleus, dans lesquels le verbe avoir manifeste un sens attributif et un comportement de verbe copule, et où s’observe un amalgame de deux propositions dont l’une, de forme réduite (les yeux bleus), forme un prédicat second dépendant d’une prédication de rang supérieur (Juliette a les yeux…). Telle est l’analyse de Naoyo Furukawa (1996 : 89), qui voit dans ce type d’énoncé une structure bipropositionnelle : Elle a les cheveux longs = Elle a les cheveux et les cheveux sont longs (elle a les cheveux qui sont longs). Cette paraphrase serait impossible pour Elle porte les cheveux longs, qui n’est constituée que d’une seule proposition.

Les constructions appositives (ex. Malade, Caroline est restée au lit), sont d’autres cas de prédication seconde, dans lesquels le segment détaché prédicatif prend appui sur un des arguments de la prédication principale.

Toutefois la relation entre cette prédication seconde appositive et la prédication principale appelle des précisions.

Au niveau syntaxico-sémantique, l'apposition, dans la mesure où elle est assertée, est à considérer comme coordonnée par rapport à la prédication première. Au niveau pragmatique ou discursif en revanche, plusieurs cas de figures se présentent : la subordination vériconditionnelle, où c'est en effet la prédication première qui est subordonnée à la prédication seconde […]. (Forsgren 2000 : 35)

Forsgren mentionne ici deux exemples :

(32)  Président, Rocard n'aurait pas pris ces mesures-là.

(33)  Enfant, je jouais souvent avec la fille du voisin.

Sur le plan textuel, en revanche, la construction appositive apparaît le plus souvent, en tant que thème, ou partie du thème, comme un élément dépendant sémantiquement de la prédication principale qui, elle, est rhématique (ce qu’illustrent également ces deux exemples si on leur affecte un contexte antécédent).

Le segment détaché de l’apposition est également dépendant au plan argumentatif pour Forsgren (Forsgren 2000 : 36) « dans la mesure où la prédication appositive constitue un argument ou bien par rapport à l'acte directeur, ou bien par rapport à une conclusion sous-entendue […] ».

Forsgren mentionne deux exemples d’appositions pour illustrer ce phénomène :

(34)  La Cour de cassation, bien que divisée, a retenu à son tour le meurtre par passion. (Tribune, cit. Forsgren, 1996 : 178)

(35)  Et si par aventure cela était le cas, ce serait le fait d'alpinistes assurément responsables et sportifs, car adeptes de l'effort. (Vertical, id., p. 180)

Concernant le caractère non focalisé de la prédication appositive, il permet de distinguer la structure des attributs du sujet et des objets directs, qui eux, peuvent constituer le foyer d’un énoncé :

(36)  Il est rentré ivre ;
On l’a nommé ambassadeur ;
Il préfère son café sucré
.

Quant à l’incidence nominale, critère conforme à l’analyse traditionnelle, il reste discuté dans des tours comme « Aujourd’hui, 8 janvier, commence la période d’examens », où le prédicat 8 janvier se voit analysé tantôt comme une reformulation, tantôt comme une apposition. Dans ce dernier cas l’analyse contreviendrait au critère de l’incidence nominale, sauf à classer aujourd’hui comme une proforme de catégorie nominale, ce qui est distributionnellement vraisemblable au vu d’occurrences comme :

(37)  Aujourd'hui est le jour de votre anniversaire de mariage
J’ai attendu aujourd’hui pour vous écrire
Le journal d’aujourd’hui, Jusqu’à aujourd’hui

Enfin, la non-restrictivité et le détachement, qui sont étroitement corrélés, sont à considérer comme définitoires de l’apposition, étant entendu que la discontinuité observée dans la linéarité du discours ne saurait être analysée au seul niveau des frontières graphiques, lesquelles sont par définition aléatoires. Voir sur ce point, notamment, Havu & Pierrard (2006, 2008).

Ainsi, comme le rappelle Forsgren, suivi en cela par Neveu, l’apposition se présente comme une variante attributive, avec des spécificités discursives qui en font une fonction syntaxique de plein droit.

Marc Wilmet (1997, 1998, 2010) développe quant à lui une approche beaucoup plus extensive de la notion d’apposition puisque celle-ci sature à elle seule l’ensemble du paradigme de la prédication seconde :

(38)  Paris, ville des sciences et des arts
La rose, c’est une belle fleur 
Je m’appelle Socrate 
Pierre boit son café chaud 
Quelque chose de neuf 
La cigale, ayant chanté tout l’été
On entend un enfant pleurer 
Et grenouilles de se plaindre

Il y a là un choix clair et déterminé, mais qui génère un ensemble de difficultés. Car limiter la prédication seconde au seul phénomène appositif a des conséquences méthodologiques qui, loin de simplifier le paradigme, vont plutôt l’obscurcir.

Au plan terminologique, et au plan des niveaux d’analyse, on note que l’on met en corrélation une opération linguistique (la prédication seconde) et une fonction syntaxique, ou ce qui est censé l’être (l’apposition). Il est difficile de borner le champ d’application d’une opération linguistique, où interviennent nécessairement des faits de syntaxe, de sémantique phrastique, de sémantique énonciative et cognitive (ce qui est le cas de la prédication seconde), à une entité fonctionnelle au plan grammatical, c’est-à-dire syntaxique (ce qu’est l’apposition). Marc Wilmet annonce clairement une définition purement syntaxique.

Pour le faire, il faut nécessairement en passer par un travail entropique de déconstruction de la notion d’apposition, laquelle passe ainsi du statut de fonction grammaticale (sous-évaluée, selon Wilmet), à un autre statut, mais qui n’est pas clairement défini, sans doute d’opération linguistique (sur cette notion, voir Culioli 1991-1999).

Mais alors, quelle serait la valeur explicative et même descriptive d’une opération linguistique engagée dans un travail d’explicitation et d’exemplification d’une autre opération linguistique, à la fois différente, au moins sur le plan terminologique, mais identique, puisqu’elle couvre le même champ ? Et si l’apposition ainsi réévaluée se voit promue au rang d’opération linguistique, quels sont ses critères de fonctionnement ? Quel est son système ? Si c’est une opération (comme l’est effectivement la prédication seconde), c’est qu’elle répond nécessairement à une nécessité communicationnelle. Qu’est-ce qui fonde cette nécessité ? Et si finalement ce point de vue n’est pas le bon, mais que l’apposition sert en fait ici de cadre syntaxique descriptif pour objectiver factuellement l’opération de prédication seconde, alors pourquoi lui faire porter des structures aussi différentes à la fois sur le plan de la forme, sur le plan du sens et sur celui du rendement discursif et textuel, que celles données en exemple ci-dessus, qui sont autant de problématiques syntaxiques différentes, aux rendements énonciatifs également différents ?

On a compris que sur la dimension prédicative de l’apposition, le débat n’est pas clos (voir notamment Neveu 1998c, 2000a, 2020).

3.5. Apposition et juxtaposition

Parmi les problèmes de description les plus difficiles à démêler il faut compter les cas des séquences constituées de deux SN juxtaposés (exemples extraits de Noailly 2000) :

(39)  On se moquait du maire, un poltron qui avait aussi quitté Cluses, la veille dans la soirée.

(40)  Catherine se retrouvait encore avec ses nouveaux camarades sur un point très précis : le mépris des revendications immédiates.

(41)  Mais les larmes, ce premier soulagement des grandes douleurs, lui manquèrent tout à fait... (Stendhal, La Chartreuse de Parme)

(42)  Dieu m'envoyait parfois – rarement – cette grâce qui permet de manger sans dégoût – l’appétit.

(43)  lui se tenant là, dans ce désordre de l'esprit, ce désarroi, ce désespoir...

(44)  Il reste juste une petite trace, une toute petite tache, mais il faut vraiment savoir qu'elle est là... (N. Sarraute, Ici, Gallimard, p. 111)

(45)  Cet homme riche, ce produit, cet aboutissant d'une civilisation tout entière… trouvait les mots prophétiques qui retentissaient jusque dans le cœur de Catherine...

Comme l’observe Noailly (ibid.), dans les séquences où s’enchaînent deux SN, quels que soient leurs déterminants respectifs, l'un comme l'autre peut fixer une référence, mais c'est toujours le premier, même s'il n'est pas le plus « identifieur » des deux, qui supporte cette charge référentielle.

De ce fait, l'ordre des mots doit être considéré comme décisif au plan fonctionnel : seul le SN1 est en rapport grammatical avec le reste de l'énoncé, tandis que le SN2 est en rapport syntaxique d'abord avec le SN1. Il convient donc de distinguer nettement l'organisation syntaxique, qui est déterminée par l'ordre respectif des groupes, et l'organisation de la prédication que développe tout système appositif. Cette organisation est variable, et doit être mise en relation avec le degré de référentialité de chacun des deux déterminants.

Le problème descriptif posé ici réside dans le fait que ce type de séquences forme des ensembles souvent ambigus. Non qu'il soit toujours difficile de repérer les cas d’apposition, ceux-là se reconnaissent assez bien, ne serait-ce que par la possibilité d'insérer une relative qui peut expliciter la relation entre les constituants (et l’orientation de la référence) : cas de (39), (40), (41), (42) :

(39’)  On se moquait du maire, qui était un poltron

(40’)  … sur un point très précis, qui est le mépris des revendications immédiates…

(41’)  Mais les larmes, qui forment ce premier soulagement des grandes douleurs, …

(42’)  … cette grâce qui permet de manger sans dégoût, qui l’on appelle l’appétit

La difficulté d’analyse vient surtout des cas où reformulation et apposition peuvent entrer en concurrence, cas de (43), (44), (45). Car ces séquences non seulement maintiennent les accords du verbe au singulier (44) et (45), mais ils permettent également la non-reprise d'une préposition initiale (43).

La difficulté est bien sûr accrue quand les deux syntagmes ont le même déterminant, parce que, comme le souligne Noailly (2000 : 59) « le parallélisme institué par la syntaxe tend à se projeter sur la relation sémantique et à neutraliser la hiérarchie des deux segments ».

Même si les choix lexicaux, et en particulier le rapport métaphorique, imposent une structuration hiérarchique de l'information, la syntaxe maintient de force un parallélisme, et, si l'on peut dire, transforme une relation naturelle de prédication (et donc une disposition à une présentation des données sous forme de structure appositive) en une sorte de reformulation. Il ne semble pourtant pas illicite d'imaginer une relation appositive entre deux GN présentant les mêmes déterminants, mais l'organisation sémantique a du mal à elle seule à l'établir. Un tel type d'apposition serait sans doute plus manifeste si, par exemple, un marquage de ponctuation venait renforcer la dissymétrie naturelle des deux constituants. En l'absence d'un tel repère, les exemples analysés ou bien sont indécidables, ou bien sont à verser plutôt dans le vaste (et encore mal exploré) champ de la reformulation. (ibid.)


3.6. L’apposition dans la langue parlée

On retrouve cette problématique en langue parlée (voir notamment Blanche-Benveniste & Caddéo 2000 ; Caddéo 2004, 2008, 2009). Peu étudiées dans ce type de corpus, et souvent jugées hâtivement non représentées, les constructions appositives redoublent en effet leurs difficultés d’analyse à l’oral, car à l’instabilité de la notion, à la similarité voire à l’isomorphisme observés avec d’autres structures fonctionnelles, s’ajoute une syntaxe où prévalent les retouches, les commentaires métadiscursifs, les corrections, les rétroactions, autant de faits qui, comme le soulignent Blanche-Benveniste & Caddéo (2000 : 60) brouillent l’analyse « parce qu’ils touchent un point nodal du fonctionnement de l’apposition : la multidésignation ». En outre, les frontières marquées par la ponctuation étant inexistantes, les séquences étudiées ne présentent pas d’équivalents stricts des signes ponctuants, les marques intonatives ne les suppléent pas car les phénomènes prosodiques ne sauraient en être des traductions.

Les structures analysées s’apparentent donc essentiellement aux cas de désignations multiples, autrement dit privilégient les formes nominales au détriment des séquences relevant de l’adjectivité. Comme le précisent Blanche-Benveniste & Caddéo (2000), la multidésignation identifie les cas où deux SN de même détermination se retrouvent en concurrence dans un même cadre syntaxique (phénomène étudié à l’écrit par Noailly, voir exemples (43), (44), (45)). Chaque syntagme peut prétendre à l’autonomie. Ainsi (les exemples sont empruntés à Blanche-Benveniste & Caddéo 2000) dans (46) :

(46)  Philippe par contre je peux te proposer quelque chose qui te fera faire un entraînement complet – un travail de résistance et qui sera plus adapté à la dizaine d'années qui arrive (Castagne, 13,5-9)

un entraînement complet et un travail de résistance peuvent être analysés l’un comme l’autre comme un complément de te fera faire. On n’observe aucune présupposition syntaxique entre les deux SN, contrairement à (47) où policier ne saurait fonctionner seul :

(47)  je tiens absolument moi policier à venir vous voir (Corpus, interview télévisé, Adulte)

Sur le type (46) trois hypothèses d’interprétations sont envisagées par les auteures. (i) Les deux syntagmes renvoient à des référents distincts. (ii) Ils marquent une coordination avec effet d’énumération, et illustrent une forme d’hyperonymie (entraînement incluant travail de résistance). (iii) Les deux syntagmes renvoient à un même référent, mais l’énonciateur modifie la première formulation au moyen d’une retouche portée par le second syntagme.

La seule différence entre (ii), synonymie, et (iii), retouche, réside dans la mention intentionnelle ou non du deuxième terme : intentionnel de la part du locuteur en (ii), non intentionnel en (iii). Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la prosodie est souvent de peu de secours pour les identifier. La confusion entre ces interprétations est susceptible de gêner les observateurs peu habitués à analyser la langue parlée spontanée. Et plus encore la confusion qui met en concurrence l'interprétation avec même réfèrent et celle des cas (i) où il y en a plus d'un. Nous avons pourtant relevé des cas très marqués d'hésitations entre un ou plusieurs référents. Il peut paraître étonnant de rapprocher l'apposition de la coordination asyndétique ; c'est toutefois l'option explicative que nous retiendrons. (Blanche-Benveniste & Caddéo 2000 : 62)

On observe toutefois que cette analyse s’écarte de beaucoup des critères de la construction appositive, tels qu’ils ont été définis plus haut (Forsgren, Neveu), et qu’elle contribue à faire de l’apposition une notion trop accueillante pour qu’elle soit véritablement descriptive.

Mais l’étude a également porté sur des cas de prédications secondes aptes à entrer dans le paradigme de l’apposition, configuration où chacun des deux syntagmes, présentant une détermination différente, ne pourrait exercer un rôle fonctionnel identique à l’autre. Exemples empruntés à Blanche-Benveniste & Caddéo (2000) :

(48)  je pense là qu'il y a une action à intenter euh c'est-à-dire les locataires de du groupe nous municipalité nous sommes maintenant – bloqués (Raingeard,13-15)

(49)  alors nous les gardiennes comme nous assurons un travail continu avec les maîtresses nous les assistons (Dini, 1, 8-9)

(50)  il y a la Fairline – tomate ronde bien rouge et ferme (Zabéo, Lie. 1998)

(51)  j'avais pris le chien de ma soeur un labri (Corpus, Conversation, Adulte)

(52)  Petit chiot déjà elle a atterri là (Corpus, Conversation, Adulte)

Le N2, l’apposé (pourvu ou non d’un déterminant : municipalité, les gardiennes, tomate, un labri, petit chiot), se trouve ici en incidence à un support (pronominal : nous, elle ; nominal : la Fairline, le chien de ma sœur). Dans cette configuration, il y a peu de différence avec l’écrit : caractérisation, relation de type hyperonymie/hyponymie, segment en position frontale en appui à un sujet clitique. Mais ce que les corpus constitués de données orales font ressortir massivement c’est le cas d’un apposé qui est une reprise avec développement du lexème support :

(53)  j'ai un frère mon frère préféré et biеn-aimé – quand on lui parle il fait répéter (Corpus, Conversation, Adulte)

Ce qui marque clairement le fait que le système appositif ne répond pas aux mêmes objectifs communicationnels à l’écrit et à l’oral.

Comme le soulignent les auteures,

Les données de langue parlée obligent à mettre dans le champ de l'apposition des phénomènes qui en sont généralement écartés. Le recours à l'analyse prosodique n'apporte pas les discriminations attendues. Mais, au total, la fréquence des constructions de ce type exige qu'on ouvre le champ de la description. Si l'on s'appuie sur un critère de référence ou de coréférence, on touche de très près les limites de la définition de l'apposition. Un tel critère est en effet peu fiable […]. Ainsi dans certains cas, on peut rapprocher l'apposition et la coordination asyndétique qui ont, d'un point de vue syntaxique, des mécanismes similaires, la différence tenant « au réglage de la référence ». Bien que parfois peu fiable, l'analyse prosodique, croisée à des critères de position des éléments et aux actes illocutoires, donne des perspectives de description de l'apposition plus larges. Par exemple, les incises sont des phénomènes qui présentent, dans certains cas à délimiter, des caractéristiques proches des appositions. Il s'agit de savoir alors si l'on peut toujours parler d'apposition ou si, en prenant le raisonnement à l'inverse, l'apposition est un cas d'incise. (Blanche-Benveniste & Caddéo 2000 : 68)

On notera toutefois que la typologie des faits oraux proposée dans cette analyse de l’apposition ne va pas sans poser quelques difficultés méthodologiques. Elle se fonde sur la notion de liste paradigmatique au sens du GARS (Groupe Aixois de Recherche en Syntaxe), structure syntaxique qui peut s’interpréter tantôt comme coordination énumérative, tantôt comme figure de synonymie, tantôt comme prédication seconde, tantôt comme reformulation (voir Blanche-Benveniste 2011). Cette notion de liste paradigmatique en raison de sa très large extension reste difficile à mettre en application de manière rigoureuse sur les constructions entrant dans le champ du système appositif (pour une analyse critique de la notion de liste, voir Mouret 2007). Du fait qu’elle ne permet pas de distinguer nettement entre des listes produites « intentionnellement » et des ratages ou bafouillages accidentels, la notion de liste peut être tenue pour faiblement pertinente au plan grammatical pour ce qui regarde l’apposition. Elle pointe essentiellement des effets de sens différents pour une même forme syntaxique.

3.7. L’apposition au sein de la problématique du détachement

3.7.1. La notion de détachement est d’entrée tardive dans la métalangue grammaticale, par distinction avec certaines catégories fonctionnelles qui se situent dans son champ d’application, comme l’apposition. Apparue au cours de la première moitié du XXe siècle, elle s’est surtout développée vers les années soixante, et s’est installée rapidement dans les habitudes descriptives contemporaines (notamment sous sa forme adjectivale : ex. épithète détachée, construction détachée, substantif détaché), pour décrire, le plus souvent sans préalables définitionnels, une forme de discontinuité observée à l’écrit comme à l’oral, dans la linéarité du discours. Cet excès d’empirisme et d’intuition dans l’usage de la notion de détachement explique le fait que l’analyse linguistique, sans y renoncer pour autant, la tient pour difficilement opératoire.

Un premier travail définitionnel approfondi a été réalisé en grammaire française par Henri Bonnard en 1972, dans un long article consacré à la notion. Prenant appui d’une part sur les développements de la Logique de Port-Royal portant sur les « termes complexes », les « propositions incidentes » et l’« addition par détermination et explication », d’autre part sur les analyses d’Albert Sechehaye concernant les « compléments et adverbes de proposition », sur celles de Jacques Damourette et Edouard Pichon concernant les « compléments ambiants », sur celles de Charles Bally concernant la segmentation, ou encore sur la notion de projection des actants développée par Lucien Tesnière, H. Bonnard propose une approche selon laquelle le détachement se définit :

(i) formellement, par la séparation graphique ou prosodique d’un segment syntaxique du reste de l’énoncé ;

(ii) sémantiquement, par le fait qu’il constitue une annexe de phrase ou de proposition, qu’il est étranger à la prédication principale, et qu’il n’est pas déterminatif.

Dans cette perspective, la notion de détachement s’applique :

(i) à toutes les formes d’appositions marquées par une disjonction graphique et prosodique ;

(ii) aux tours désignés par la notion de segmentation chez Bally, et par celle de projection des actants chez Tesnière ;

(iii) aux circonstants extraposés.

Il s’agit donc d’une notion très large qui recouvre, commodément, tous les phénomènes (ou presque) de syntaxe non liée. C’est ce qu’observe Norbert Dupont (1985) dans un ouvrage consacré à l’apposition et à la segmentation, pour qui la notion ne saurait marquer une identité fonctionnelle dans la mesure où l’on ne peut pas faire correspondre à la structure de détachement un ensemble homogène d’événements linguistiques.

Ce flou catégoriel réduit nécessairement l’usage de la notion à une observation de surface des énoncés. Ce qui a pour conséquence de faire apparaître un champ d’application de la notion extrêmement variable selon les cadres théoriques, champ d’application d’ailleurs parfois restreint à une seule formule syntaxique.

Mais, et comme l’ont rappelé nombre d’études dans ce domaine (en particulier : Combettes 1995, 1998, 2000, 2009 ; Dupont 1985 ; Fradin 1988 ; Marandin 1998 ; Neveu 2003, 2004, 2006, 2007, 2009, 2011, 2020), sans avancer plus d’hypothèses sur la nature exacte des opérations linguistiques impliquées dans les constructions ici visées, on doit partir de l’idée que le déta­chement a minima induit l’existence d’un segment de discours servant de point d’ancrage.

Rapporté à la question de l’actance, au sens de Lazard (1994), le détachement fait apparaître trois principaux types d’organisation syn­taxique.

(i) Les détachements qui reposent sur des redoublements ac­tanciels (constructions disloquées  >Notice  – ou topiques -, et constructions vocatives instanciées) :

(54)  Le cigare, Caroline ne le supporte pas;
Il m’énerve, ce voisin ;
Lui, son histoire est intéressante ;
Caroline, dépêche-toi.

Les similitudes formelles et pragmatiques des topiques et des vo­catifs ont été abordées par Knud Lambrecht (1998).

(ii) Les détache­ments qui se constituent en expan­sions de relations pré­dicatives, et qui manifestent une incidence rela­tionnelle, c’est-à-dire une incidence qui s’étend à l’entier d’une relation prédicative et non pas à un constituant de cette relation (constructions disloquées -ou topiques-, et constructions vocatives non instanciées, et autres constructions associées au système appositif) : ex. La mer, tu vois de l’eau ; Monsieur, je vois de l’eau ; Chose curieuse, il n’est pas venu. Ce type de détachement présente des analogies de fonctionnement avec certains types de circonstants (voir Leeman 2000).

(iii) Les déta­chements qui se constituent en caractérisations actancielles, c’est-à-dire en expansions de postes actanciels. C’est dans ce type que figure le détachement appositif (voir entre autres Neveu 2020)

Cette approche du détachement appositif résiste en apparence à deux problèmes. Tout d’abord, celui des constructions dites « adpropositionnelles », « exophrastiques », ou « incidentes à la phrase », qui connaissent une grande mobilité dans l’énoncé :

(55)  Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n’intervint. (V. Hugo, Les Misérables, I)

Henri Van den Bussche a montré, en recourant aux tests du clivage, de la négation et de l’interrogation (1988 : 118-120), que le degré d’inté­gration syntaxique de ces séquences est nettement plus faible que celui des constructions adnominales. L’incidence relationnelle de ces tours et le lien sémantique qu’ils établissent avec la prédication droite révèlent une analogie de fonctionnement avec les adverbes de phrase modalisant, par appréciation subjective, le contenu de l’énoncé, ou son énonciation. On retrouve ce fonctionnement avec nombre de prédications secondes portant sur l’énonciation, comme dans : Question qui va peut-être vous embarrasser, quel est votre âge ?

Le segment détaché dans (1) manifeste en effet un mouvement de pensée nettement thétique, qui s’accompagne d’une rupture, produite par le dé­crochage métadiscursif.

Neveu (1998a : 197-198; 1998b : 374) a montré qu’en site frontal, le segment détaché, contrai­rement aux constructions à support actanciel, ne présente pas le com­portement thématique de point d’ancrage informationnel ouvert sur le contexte verbal antécédent, car il ne véhicule aucune information don­née, et ne traduit aucune saillance référentielle. On a plutôt affaire à une assertion antéposée fortement elliptique, qui n’est bien sûr pas sélec­tionnée par le groupe thématique de la phrase. La structure marginale et auto­nome de tels segments est en outre confirmée par le fait que leur très acces­sible récriture phrastique, au moyen d’un intro­ducteur présen­tatif (Van den Bussche, 1988 : 120), en révèle toute la dimension pro­posi­tionnelle.

On n’a plus affaire ici à la prédication se­conde qui décrit le système appositif. On est confronté à un autre espace syntaxique, celui de la prédication auto­nome. Plus au­cune forme de contrainte rectionnelle ne vient affecter la relation entre le segment déta­ché et le reste de la phrase. Le pluriel sur chose frappante pourrait être ici un ajustement morphosyntaxique légi­time, mais le sin­gulier de ce nom de procès, au comportement massif, comme l’a montré Georges Kleiber, vient en fait marquer l’indifférence au nombre.

L’autre difficulté de cette approche du détachement apparaît dans les cas où aucun morphème ne vient sémantiquement ins­tancier dans la phrase l’expression référentielle visée par le terme détaché. Cette configura­tion, qui révèle la délicate application descriptive de la notion de phrase à laquelle se trouve ordi­nairement subordon­né le détachement, se rencontre pour l’essentiel avec des segments à tête participiale. J’emprunte l’exemple suivant à Marie-José Bé­guelin (1995) :

(56)  C’est son père, René, qui avait pris en main et développé la station en profitant du boom des années 70. Décédé subitement d’un accident de la route en 1986, on craignait le pire pour la suite. (Hebdo, 5/11/92)

L’incidence de la tête du segment détaché s’exerce ici clairement sur un constituant actanciel placé dans le contexte antécédent (René). Si, comme le signale Béguelin, la décontextualisation de telles configurations syntaxiques suscite nécessairement l’impression d’anomalie, en en bornant l’observation au seul cadre de la phrase, on doit aussi considérer que ces structures feraient l’objet d’un rattachement difficile à la catégorie appositive. Car l’absence de représentant du support ne concerne pas la prédication qui se déploie à droite du segment détaché, mais bien le segment détaché lui-même, par réduction d’une proposition participiale à son noyau prédi­catif (René/Celui-ci/Ce dernier…décédé subitement g Décédé subitement). On a donc affaire à une forme d’évitement de la disjonction actancielle propre à la participiale (que la grammaire traditionnelle désigne par le terme de « sujet propre » de la participiale), disjonction qui, si elle était réalisée ici, contraindrait à la réintroduction du référenciateur sous sa forme pleine, nominale ou pronominale (René, Celui-ci, Ce dernier…), ce qui dans un espace verbal étroit, serait jugé redondant, et par conséquent non pertinent au plan informationnel.

3.7.2. La description des constructions identifiées comme appositives a longtemps souffert du fait que l’on se limitait à prendre en compte le seul élément apposé, sans tenir pour nécessaire l’examen de son support.

Décrire le système appositif comme l’appariement d’un apport et d’un support réunis dans un même cadre syntactico-sémantique que définit un mécanisme d’incidence, c’est donc af­ficher la complexité de son fonctionnement, et rappeler comme l’ont fait notamment Tamba-Mecz (1975), Forsgren (1988) Neveu (1998, etc.), la dynamique qui pré­side à la constitution de ce système. L’incidence de l’apport au support fait groupe, et le segment détaché évolue, par contrainte d’interprétabilité, dans la zone de localité de son support, qui en commande le fonctionnement aux diffé­rents niveaux de réalisation du sens, et cela dans un espace linguistique étroit. C’est là une option explicative qui permet de considérer, dans une pers­pec­tive communicationnelle, que c’est le groupe qui est ac­tivé dans le dis­cours, et non le seul apport. Neveu (1998a) a montré, dans son étude de corpus, que le fonctionnement informationnel de l’apposé est tendanciellement le même que celui de son support (thématique si le support est thème, rhéma­tique si le support est rhème).

Cette approche de l’apposition comme système reposant sur la notion d’appariement des appositifs permet notamment d’éviter la confusion avec la caté­gorie circonstancielle, et l’assimilation des circonstances aux circons­tants. Ainsi, pour ce qui concerne par exemple les constructions abso­lues (ex. Les mains dans les poches, il part faire les courses), leur étique­tage circonstanciel résulte-t-il dans une large mesure d’une mauvaise gestion du conflit conceptuel entre incidence (dépendance syntaxique d’un constituant à l’égard d’un autre) et portée (point précis de l’énoncé sur lequel s’exerce le fonctionnement sémantique d’un constituant).

Ces construc­tions présentent un fonctionnement incidenciel de nature adjective, semblable à celui des appositions (ex. Souriant, de bonne humeur, les mains dans les poches, il part faire les courses). Voir notamment Neveu 1998a : 70-71 ; Leeman 2000.

Cette approche permet également d’établir une distinction pragmatique entre les structures appositives, qui reposent sur le mécanisme de la caractérisation d’un actant, et les détachements par redoublement d’actant déjà évoqués, du type vocatif (ex. Chérie, je t’ai dit que j’étais malade !, Lambrecht, 1998 : 35), ou topique (ex. Jean, il m’a dit qu’il était malade, ibid.). Si dans tous les cas le seg­ment détaché a le statut de non-argument, les vocatifs et les topiques ont bien une fonction référentielle, ce qui les distingue non seulement des appositions mais aussi des insultes et autres interjections dont la fonc­tion essentielle est de prédiquer.

Toutefois, les similarités formelles reconnues par Lambrecht entre vocatifs et topiques ne doivent toutefois pas dissimuler la particularité du fonctionnement linguistique des segments en adresse qui manifestent un statut tout à fait spécifique, non intégrable dans la rection verbale, et qui constituent des actes langagiers sui generis (voir, notamment, Neveu 2003b et 2005).

3.7.3. On peut recenser dans l’usage deux types formels de détachements, qui ressortent particulièrement lorsque le détachement est en position d’ouverture (position frontale). L’un que l’on peut qualifier provisoirement d’« oblique » ou « asymétrique », l’autre de « standard ». Ces qualificatifs flous renvoient en fait à la fréquence de leur représentation et au discours normatif de la doxa grammaticale, qui préconise l’usage des seconds au détriment des premiers, jugés déviants.

Peuvent être décrites comme obliques les constructions appositives qui, contrairement aux configurations les plus répandues, présentent une asymétrie produisant une forme de compactage avec la séquence qui précède, ou plus largement avec l’environnement contextuel. Le « référenciateur » du terme détaché, c’est-à-dire l’expression référentielle visée par le terme détaché, est de ce fait rendu implicite.

Dans les constructions appositives, le phénomène apparaît, entre autres, lorsqu’il y a un conflit d’incidences entre plusieurs unités à l’intérieur d’un groupe détaché en position frontale, généralement participial, ce que marquent les morphèmes flexionnels. Par exemple, une première unité est incidente à un constituant du contexte gauche, extérieur à la phrase graphique, tandis que la ou les autres unités du segment détaché manifestent une incidence commune à un constituant intégré à la phrase graphique :

(57)  Pour moi, j’étais le commencement, le milieu et la fin ramas­sés en un tout petit garçon déjà vieux, déjà mort, ici, dans l’ombre, entre des piles d’assiettes plus hautes que lui et dehors, très loin, au grand soleil funèbre de la gloire. J’étais le corpuscule au début de sa trajectoire et le train d’ondes qui reflue sur lui après s’être heurté au butoir d’arrivée. Rassemblés, resserré, touchant d’une main ma tombe et de l’autre mon berceau, je me sentais bref et splendide, un coup de foudre effacé par les ténèbres (J.-P. Sartre, Les Mots).

On a donc affaire à un segment rectionnellement disparate, ce qui contrevient à l’usage du traitement morphosyntaxique unitaire des constituants du segment détaché de l’apposition. Mais l’intérêt du phénomène réside surtout dans le fait que les frontières graphiques de la phrase ne sont pas en coïncidence avec le fonctionnement référentiel et l’organisation périodique de l’énoncé.

Phénomène également observable dans (58), par exemple :

(58)  Ingénieur, votre connaissance des protocoles GSM/GPRS et du monde des mobiles (développement - intégration), votre pratique de la langue anglaise, accompagnent votre souhait d’avoir une vue globale du produit. (Le Point, 2/6/2000)

Type qui représente une structure fréquente dans les annonces d’emplois. Il s’agit d’un cas où l’asymétrie entre l’apport et le support (lequel n’est qu’un relais de l’expression référentielle visée par le segment détaché) semble facilitée par la présence antécédente de la mention du profil du poste (« INGÉNIEURS VALIDATION [Réf. VAL] »). Mention qui révèle, avec une signalétique particulière, un fonctionnement iconique d’étiquette référentielle introduisant un espace d’interprétation.

Phénomène que l’on retrouve également illustré par la séquence (59) :

(59)  Les lieues se succèdent, et toujours entre le courrier et moi règne un profond silence. J'avais la gorge et les dents serrées; je ne mangeais pas, je ne parlais pas. Quelques mots furent échangés seulement vers minuit, au sujet des pistolets dont le prudent conducteur ôta les capsules et qu'il cacha ensuite sous les coussins de la voiture. Il craignait que nous ne vinssions à être attaqués, et en pareil cas, disait-il, on ne doit jamais montrer la moindre intention de se défendre quand on ne veut pas être assassiné. – À votre aise, lui répondis-je, je serais bien fâché de nous compromettre, et je n'en veux pas aux brigands ! Arrivés à Gênes, sans avoir avalé autre chose que le jus d'une orange, au grand étonnement de mon compagnon de voyage qui ne savait trop si j'étais de ce monde ou de l'autre, je m'aperçois d'un nouveau malheur: mon costume de femme était perdu. Nous avions changé de voiture à un village nommé Pietrasanta et, en quittant celle qui nous amenait de Florence, j'y avais oublié tous mes atours. « Feux et tonnerres ! m'écriai-je, ne semble-t-il pas qu'un bon ange maudit veuille m'empêcher d'exécuter mon projet ! C'est ce que nous verrons! ». (Berlioz, Mémoires, chap. XXXIV)

Ici, le segment souligné par l’italique (Arrivés à Gênes) manifeste une incidence indirecte sur le support, produisant un compactage référentiel avec la séquence qui précède, et, plus largement, avec l’environnement contextuel. L’appariement du participe pluriel (arrivés) et du support singulier (je), qui semble contrevenir à la règle d’accord, montre qu’à l’évidence, dans de telles configurations, le système appositif fonctionne principalement sur un mode macrosyntaxique par la double tension référentielle, vers l’amont et vers l’aval, que manifeste le participe. Arrivés est de fait contrôlé par le binôme référentiel représenté par le courrier et par le locuteur (« et toujours entre le courrier et moi règne un profond silence »). Cette portée n’est pas disconvenante avec l’incidence du même participe sur le pronom sujet je, qui n’est au bout du compte qu’une extraction de l’ensemble formé par le complexe référentiel courrier/locuteur actualisé en amont. On peut noter que l’attelage ainsi formé par cet appariement ne nuit pas pour autant à l’interprétabilité de l’énoncé.

On observe que même en cas d’obliquité, l’instanciation dans la phrase graphique de l’expression référentielle visée par le segment détaché - par exemple votre, dans (58) - peut être tenue pour un indice fort de dépendance entre apport et support.

On doit noter tout de même sur ce point que l’on a peu d’arguments décisifs pour prouver l’existence d’une véritable relation de dépendance rectionnelle entre apport et support dans ce type de configuration. L’accord morphologique entre apport et support peut être souvent mis au compte d’une simple contrainte discursive de cohérence sémantique.

Dans les constructions appositives au détachement « standard », on trouve les caractéristiques usuelles des appositions : la connexité morphosyntaxique entre les constituants du système, laquelle est établie par un mécanisme d’incidence marqué par une dépendance rectionnelle du segment détaché à l’égard de son support. Ce qui confère à ce segment le rôle de prédicat second. Toutefois, outre la prédication des propriétés de son support, le terme descripteur détaché, comme c’était le cas dans les exemples précédents, exerce ici pleinement une fonction informationnelle, dans la mesure où sa position est toujours à corréler au degré d’accessibilité référentielle de son support. Ce que donnent à comprendre les exemples qui suivent :

(60)  julius epstein, scénariste américain, coauteur de Casablanca, de Michael Curtiz, est mort samedi 30 décembre 2000 à Los Angeles. (Le Monde, 5/1/2001)

Ici, la position droite du descripteur révèle clairement une accessibilité référentielle du support qui est pensée comme réduite par l’énonciateur, quel que puisse être par ailleurs le degré de notoriété du défunt. Notoriété nécessairement induite par la simple mention du décès dans une rubrique nécrologique. Le référent du nom propre en majuscules (en gras, dans le quotidien) n’a fait l’objet d’aucune introduction préalable dans le discours.

Cette fonction informationnelle de la place du groupe descripteur est largement corroborée par d’autres configurations. Ainsi, en (61) la position frontale du segment détaché marque une forte accessibilité référentielle, donnée à comprendre par la présence d’un anaphorique en fonction de support (il), qui sert de relais au référenciateur du segment en question :

(61)  Paul Broca (1824-1880) et l’anthropologie physique. Fondateur de l’Ecole d’anthropologie de Paris, il s’appuie sur l’analyse des races et sur la craniologie. (Sciences humaines, déc. 2000, janv.- fév. 2001)

L’identité du référent est fournie en début de séquence par la mention titre du nom propre.



4. Bilan.


Une première remarque, très générale, peut être formulée. La nécessité de moissonner des observables nécessaires à la description linguistique a fait parfois partir trop vite sur des analyses de l’apposition sans qu’un travail définitoire, appuyé sur un cadre théorique et sur des hypothèses, n’ait été clairement défini. Une courte réflexion épistémologique permet de noter que l’apposition relève de la métalangue, et donc du domaine notionnel, et que la description grammaticale n’a pas forcément à souffrir de son absence ou de sa disparition. Cela n’empêchera nullement la description de certaines structures de langue. La notion, au cours de sa très longue histoire, a ainsi connu des périodes de grammatisation, de dégrammatisation, de regrammatisation. Si elle s’est installée durablement dans le catalogue des fonctions grammaticales, cela ne signifie pas pour autant qu’elle se soit trouvée stabilisée par cette longévité, ni d’ailleurs qu’il faille entretenir cette longévité.

Si l’on croit nécessaire de l’engager dans la description grammaticale, parce qu’on lui reconnaît quelque nécessité, il faut se donner les moyens d’en proposer une approche méthodologique consistante afin d’éviter le risque si fréquemment observé de voir l’apposition traitée par le biais ce qu’elle n’est pas. Des études ont fait avancer la réflexion et ont permis du même coup d’affiner les analyses. Si l’on fait une synthèse des propositions formulées sur l’apposition sans présumer par là qu’elles soient parfaitement homogènes ni d’ailleurs consensuelles, on pourra faire les remarques suivantes.

La notion d’apposition s’applique à un type de construction qui peut être décrit comme la mise en séquence par appariement de deux segments linguis­tiques hiérarchiquement ordonnés, constituant une ex­pression désigna­tive complexe, sémantiquement et formellement disjointe par le détache­ment, composée :

1/ d’un support syntaxiquement auto­nome dans la construction, (ii) pivot interprédicatif (situé dans la prédication principale, dont il constitue un argument, mais formant généralement le point d’ancrage de la prédication seconde constituée par l’apposé), (iii) oc­cupant une position référentielle dans l’énoncé, (iv) susceptible par conséquent d’être engagé dans une chaîne de référence, d’y tenir le rôle de pointeur nominal ou pronominal, et donc de participer activement à la cohésion textuelle, (v) présenté par l’encodeur comme non fini au plan informa­tionnel, puisqu’il appelle une expansion non restrictive constituée par l’apposé;

2/ d’un terme descripteur détaché, (ii) occupant une position périphé­rique à la structure argumentale de l’énoncé, (iii) de nature variée mais nécessairement compatible avec la caractérisation (descripteur adjectival, participial, nominal déterminé, nominal non dé­terminé, nominal absolu, nominal prépositionnel), (iv) formant un ap­port dont le fonctionnement est régi par un mé­canisme d’inci­dence exercé en direction du support, et confirmé par des faits rectionnels (accords en nombre, voire en genre, parfois dus à de simples contraintes discursives de congruence sémantique), (v) définissant avec son point d’appui une cellule référentielle et informationnelle affectée d’une forte coa­lescence, obser­vable, sur la ligne de l’énoncé, à la tendance marquée de l’évolution du segment détaché dans la zone de localité du support, qu’il lui soit antéposé ou postposé, (vi) dont la fonction gé­nérale est de prédi­quer les proprié­tés de son support, (vii) formant un prédicat second, le plus souvent de type attributif, mais non fini au plan syntactico-sémantique, (viii) inapte à modifier la véri­conditionnalité de la prédication d’ancrage, (ix) suscep­tible d’acti­ver des valeurs circons­tancielles aléatoires, variables selon sa nature et son positionnement dans l’énoncé, mais non intégrées et construites par le micro comme par le macrocontexte, (x) dont le support est néces­sai­rement instancié dans la prédication première, même de manière oblique.

Pour ce qui concerne les niveaux d’analyse de l’apposition, on est fondé à considérer l’hypothèse d’un double fonc­tionnement, microsyntaxique et macrosyntaxique, des constructions vi­sées par la notion, lesquelles ne semblent pas plus réductibles à l’un qu’à l’autre de ces niveaux (sur la distinction micro- vs macro-syntaxe, voir la notice EGF Rection, et pour son application à l’analyse des appositions, voir Groupe de Fribourg 2012, Grammaire de la période, chap. 13).

On peut dire que plaident en faveur d’un fonctionnement microsyntaxique : le mécanisme d’incidence qui le régit, les faits de rection qui y sont associés, et leur dépendance à l’égard d’une prédication d’ancrage qui leur fournit leur support, lequel est nécessairement instancié dans.

Le choix d’une description de l’apport en termes de prédicat second non fini implique donc un renoncement à toute analyse clausale du segment détaché, et par conséquent un traitement distinct de certaines constructions traditionnellement as­sociées à l’apposition (le type chose étrange, mais également les rela­tives non restrictives), qui peuvent manifester une autonomie syntactico-sémantique.

Plaident en faveur d’un fonctionnement macrosyntaxique des constructions : la formation d’une cellule référentielle et informationnelle de l’apport avec son support, la fonc­tion iconique de la place du système appositif dans l’énoncé, le niveau d’accessibilité du référenciateur, présupposé par cette place, et la structure fortement compactée des constructions obliques.

Il ne semble donc pas légitime de pro­mouvoir un ordre de combinatoire au détriment de l’autre, sauf à viser par commodité méthodologique soit la réduction de la catégorie appositive à un cadre d’analyse aveugle aux faits de spatialisation du discours et à leur portée pragmatique, soit son éclatement au profit de la notion hétérogène de détachement.

On pourra se reporter aux 7 séquences données en exemple au début de cette notice en 1.1. pour un panorama synthétique des configurations les plus courantes du système appositif.

On terminera cette synthèse en citant Forsgren (2000 : 30), rappelant fort justement la remarque de Jean-Marie Zemb, qui reste d’actualité :

En 1978, Jean-Marie Zemb, voyant dans l’apposition « le plus méconnu des faits grammaticaux », présageait que « la véritable apposition, trop peu étudiée jusqu'à présent, remplirait des volumes » (1978 : 708,711).



5. Liste des références citées.


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