L'adjectif adverbal

 >Page pers.    Gilles Corminboeuf
(12-2023)

Pour citer cette notice:
Corminboeuf (G.), 2023, "L'adjectif adverbal", in Encyclopédie grammaticale du français,
en ligne: encyclogram.fr
DOI ; https://nakala.fr/10.34847/nkl.3a0d0dbg



1. Découpage du domaine.



1.1. Définition et illustrations

L’adjectif est dit adverbal (Noailly 1994) lorsqu’il forme un syntagme incorporé dans la construction du verbe, oeuvrant par conséquent en dehors du syntagme nominal, et – à première vue tout au moins – qu’il n’est pas attributif. On appelle ainsi adjectif adverbal une forme régie par un verbe et usuellement classée parmi les adjectifs, mais remplissant un rôle sémantique de modifieur d’un prédicat verbal. Tel est le cas dans la série (1) collectée en français parlé, et dans la série (2) collectée à l’écrit :

(1)  (a) on avait joué donc tout normal et à la fin y avait la dame qui venait et qui nous posait des questions (oral, Ofrom)

(b) ça descendait très raide pis y avait un grand dévers (oral, Ofrom)

(c) tu foutais le feu ça flambait impeccable (oral, Ofrom)

(d) c’est pas une bannière que je vais mettre  haut et fort(oral, Ofrom)

(e) est-ce que on n’irait pas au cinéma direct après (oral, Ofrom)

(f) on peut boire quelques verres tranquille (oral, Ofrom)

(g) il a facile mis deux heures depuis le parking (oral, à la volée, 3.6.2021)

(h) ça tombe vraiment parfait là  (oral, à la volée 14.2.2023 ; ironique : la locutrice  doit rester en télétravail parce que ses enfants sont malades)

(i) mais tu vois j’éternue bizarre (oral, à la volée, 3.7.2021 ; une locutrice, après avoir éternué)

(j) ah ça accélère violent ?  (radio rts, 23.12.2022, 9h43)

(k) mon papa il est assez sauvage + donc de pas voir les gens ça le dérange moyen (oral, à la volée, 12.3.2021)

(l) ça ça m’hallucine complet (oral, à la volée, 5.5. 2021)

(m) il court bossu et un peu en arrière (oral, à la volée, 10.06.2023)

(2)  (a) Derborence, le mot chante doux ; il vous chante doux et un peu triste dans la tête. Il commence assez dur et marqué, puis hésite et retombe, pendant qu’on se le chante encore, Derborence, et finit à vide, […]. (Ramuz, Derborence, 1934)

(b) […] ils ont tracé oblique pour retrouver la berge sud […]. (Damasio, La Horde du Contrevent, 2004)

(c) Au bout de quelques semaines, ça se met à puer terrible. (Cavanna, Les Ritals, 1978)

(d) Il s’habille moche, mais attention, c’est une démarche d’expert. (web, o.nouvelobs. com/pop-life/20130128)

(e) Maintenant il va vagabonder léger […]. (La Liberté, 15.01.2021, avis mortuaire)

(f) Il faut dire qu’elle avait toujours couché utile […]. (Despentes, Apocalypse bébé, 2010)

(g) ça me détend total (bd, Zep)

(h) […] Wiltord hérite du ballon, s’engage sur la gauche pour centrer tendu vers Malouda. (web, liberation.fr, 14.4.2005 ; à propos d’un match de football)

(i) Mais c’est très dense, il y a un niveau énorme, tout le monde skie super engagé. (web, lequipe.fr, 7.2.2022)

(j) Tu délires sévère. (Mbougar Sarr ; La plus secrète mémoire des hommes, 2021)

(k) On s’asseye bien convenable. (Céline, Londres, 1934)

(l) Bander mou condamne-t-il à n’avoir aucun style ? (web, liberation.fr, 19.10.2006)

(m) Cultivons durable, mangeons responsable. (web, cité par Coiffet 2018)

Tenu par les grammaires pour relativement exceptionnel dans le discours, l’emploi adverbal de l’adjectif est cependant bien attesté et productif en français contemporain.


1.2. Délimitation du domaine

Dans le cadre des études sur l’adjectif adverbal, sont mentionnées des constructions voisines (§ 1.2.1) où l’adjectif se situe à l’intérieur d’un SN (fou amoureux), forme à lui seul une énonciation autonome (sérieux t’as fait ça ?, oral Ofrom), ou est placé en périphérie de l’énoncé (Elle lui a fait un gosse, direct (Despentes, Apocalypse bébé)). Un autre point ayant trait à l’extension du phénomène étudié concerne la lexicalisation de certains de ces assemblages {verbe + adjectif} (§ 1.2.2).

La question de la délimitation de la catégorie (adjectif ou adverbe ?), qui ne fait pas l’unanimité (infra, § 3.1.1), ainsi que les cas douteux (adjectif adverbal ou attribut / apposition ? infra § 3.1.3.3 ; voir ci-dessus les exemples 1f, 1m, 2i, 2k) seront étudiés en détail dans une autre section.


1.2.1. Constructions voisines

1.2.1.1. L’adjectif peut modifier un autre adjectif, majoritairement en antéposition et le plus souvent avec l’accord (purement graphique ou avec une contrepartie orale ) :

(3)  (a) Alors une équipe suisse d’experts pilotes et secouristes (dont Simon Anthamatten) ont cherché et retrouvé son corps vers 6100m. Il était assis, raide gelé. Son corps a alors été rapatrié à Katmandou […]. (web, kairn.com)

(b) Elle se trouva tragiquement en face d’une grande femme inconnue qui l’observait, les yeux et la bouche larges ouverts. (Cocteau 1929, cité par le TLFi)

(c) Une maison toute fraîche bâtie. (Littré)

(d) L’herbe était belle verte dans les prés […]. (Ramuz, Posés les uns à côté des autres, 1943)

(e) elle est fine grasse cette tite mère !! (web, à propos d’un cochon d’Inde)

(f) les gamins ils vont être franc fous (oral, Ofrom)

(g) Et alors c’est à d’autres passants qu’elle manifeste sa présence, remuant soudain en eux des souvenirs profonds enfouis. (Germain, La Pleurante des rues de Prague, 1992 ; cité par Hummel 2018a)

(h) J’ai dormi dans ce bruit et puis il a plu, de pluie bien serrée. Kersuzon à côté était tout lourd tendu sous l’eau. (Céline, Guerre, 1934)

(i) Ça se présente franc sauvage, cette porte d’Urle ! (Damasio, La Horde du Contrevent, 2004)

La postposition, moins commune, est attestée également : une tête levée haute, une erreur payée cher, un sourd profond, un blessé léger, etc.

Ces cas de figure (3) sont d’ordinaire traités comme des adjectifs composés (Noailly 1999 : 150, Abeillé & al. 2017 : 134n). Cette analyse revient à les reverser dans le lexique, et donc à les mettre en marge de la problématique. Il reste cependant à déterminer si leur premier terme doit ou non être analysé comme un adverbe de degré (v. Goosse-Grevisse 2016 : 1289, Abeillé & Godard 2004 : 212n, Noailly 2021 : 708) et à caractériser ce type de composés par opposition à d’autres dans lesquels entrent aussi des adjectifs (sourd-muet, aigre-doux, le parler-vrai, un gagne-petit, un pense-petit).

1.2.1.3. L’adjectif fonctionne par ailleurs en dehors du syntagme verbal, en antéposition (4) ou en postposition (5) :

(4)  (a) L1 : j’étais aussi servant de messe tu sais
  L2 : sérieux t’as fait ça ? (oral, Ofrom) 

(b) et pis total j’ai encore dû me relever ce matin à cinq heures et demie (oral, Ofrom)

(c) dès que j’ai fait cet exercice moi + direct j’ai tout compris (oral, Ofrom)

(d) mais pareil la fête des Vendanges je sais pas j’aime pas (oral, Ofrom)

(e) Devant la Faculté, à la sortie des cours, il lui arriva quelque chose qu'il n'avait pas éprouvé depuis une éternité: il rougit. Etonnant, il rougissait comme un adolescent...(Duvignaud, L’or de la République, 1957)

(f) ils flairent, ils balaient la rue du regard, prêts à la balayer de balles en rafale. Ils braillent. Bizarre, on comprend. Serait-ce du français? (Bory, Mon village à l’heure allemande, 1945)

(5)  (a) Mon goût du luxe me perdra, fatal. (San-Antonio, Meurs pas, on a du monde ; cité par Goosse-Grevisse)

(b) Les mecs qui lui plaisaient, elle est allée les voir, direct. (Despentes, Apocalypse bébé, 2010)

(c) Les frères Dardenne ont encore frappé. Fort. (Nouv. Obs, cité par Guimier & Oueslati 2006)

(d) On l’attaquait ? On le volait ? Eh bien, il allait se défendre ! et raide, et dur, sans pitié pour le bandit. (Genevoix, cité par Grundt 1972 : 242)

Ces adjectifs sont syntaxiquement indépendants, en position détachée, ce qui exclut une analyse comme modifieur de verbe, et incite à y voir des énoncés distincts, soit métadiscursifs (5a-g, 6a-b), soit en épexégèse (6c-d). Ils seront exclus du domaine étudié.

1.2.1.4. Plusieurs auteurs mentionnent le lien étroit – voire des cas d’indistinction – entre l’adjectif adverbal et la construction à adjectif attribut de l’objet , mais sans toujours développer cet aspect, ni en tirer les conséquences (hormis Hummel passim, Goes 2008 et Corminboeuf 2022). Se pose par conséquent la question de la place de l’adjectif adverbal dans le domaine des usages de l’adjectif. Au moins superficiellement, la proximité entre les deux tours est indéniable :

(6)  (a) Le principe est simple ; on mixe les légumes et de l’eau avec l’assaisonnement (sel, herbes aromatiques, épices etc), puis on réchauffe la soupe à 40 degrés. Ainsi, on mange chaud une soupe qui est considérée crue. (web, nawai-li.com ; recette d’une soupe)

(b) On la mange chaude à la sortie du four et on la termine froide le lendemain. (web, altergusto.fr ; recette d’une omelette aux légumes)

La délimitation de l’extension de l’adjectif adverbal se fait le plus souvent sur la base de son invariabilité présumée (§ 3.1.3), c’est-dire que seuls les adjectifs non accordés tombent sous le concept. Pour Hummel (2018a : 293) au contraire, la prédication seconde (attribut de l’objet, apposition) relève de l’adjectif adverbal. Chez lui, l’extension des faits qui ressortissent à l’adjectif adverbal est donc nettement plus vaste que chez Noailly, par exemple.

Contrairement à Hummel qui utilise de manière extensive la notion d’adjectif adverbal, nous limiterons dans ce qui suit son application aux cas internes à la rection verbale (exemples 1 et 2), en renonçant à étendre par analogie cette appellation à d’autres occurrences qui ne dépendent pas d’un verbe – du simple fait qu’elles remplissent un rôle sémantique de modifieur.


1.2.2. Lexicalisation

1.2.2.1. Un sentiment partagé est qu’il existe des associations lexicalisées : couper court (au sens de ’interrompre’), payer cher (au sens de ‘subir de lourdes conséquences’), voir clair (au sens de ‘être particulièrement lucide’), voir grand (au sens de ‘être ambitieux’), voir rouge (au sens de ‘se mettre en colère’), rire jaune (au sens de ‘rire de manière forcée’), en savoir long, filer/marcher droit, filer doux, fleurer bon, n’en mener pas large, la jouer fine, etc. Ce n’est toutefois pas parce qu’un assemblage {verbe + adjectif} a un sens métaphorique qu’il est fatalement lexicalisé (cf. tricoter serré son scénario).

En se limitant à une sous-classe d’adjectifs, Guimier & Oueslati (2006) établissent un continuum de figement, en fonction des réponses à dix tests syntaxiques et sémantiques, parmi lesquels le clivage, l’insertion d’un complément objet en plus de l’adjectif, la suppression de l’adjectif, la substitution de l’adjectif par un synonyme, la portée de la négation, etc. Un résultat de leur analyse est par exemple que tailler court est peu figé alors que tourner court est très figé. Sont en outre peu figées des associations comme raisonner juste, rapporter gros, rire franc, alors que sont entièrement figées des associations comme voir rouge, porter beau, tenir chaud. Toutefois, autant les tests proposés, difficiles à manipuler et appliqués à des exemples le plus souvent fabriqués, que la délimitation des adjectifs concernés prêtent le flanc à la critique.

Il reste que certains tests sont opératoires, comme la portée de la négation et la mobilité de l’adjectif : dans ne pas filer droit, la négation porte sur l’ensemble de la lexie et droit n’est pas mobile, alors que dans remarquer direct l’adjectif direct est extraposable et peut être placé sous la portée de négation :

(7)  (a) bon au moins ça va filer droit (oral, Ofrom)
(a’) ??ça va filer pas droit, mais de façon sinueuse (vs ça va pas filer droit)
(a’’) ??droit ça va filer

(b) chaque fois qu’il en manquait un on remarquait direct (oral, Ofrom)
(b’) on ne remarquait pas direct, mais après quelques minutes
(b’’) direct on remarquait

On peut se demander si les associations lexicalisées ne devraient pas être écartées, ou du moins traitées à part, le palier lexical ne permettant plus de parler d’« adjectif » de la même manière. Les critères formels opératoires permettant d’identifier les assemblages lexicalisés gagneraient cependant à être clarifiés.

1.2.2.2. D’autres associations apparaissent comme des associations relativement libres : consommer local, halluciner complet, épargner malin, investir intelligent, s’habiller moche, coucher utile, clignoter bleu, rebondir lourd, écrire bizarre, skier engagé, démouler tiède, etc.

1.2.2.3. D’autres encore se situent entre les pôles de la lexicalisation (§ 1.2.2.1) et de l’association libre (§ 1.2.2.2) et ressortissent au phénomène de collocation, entendu comme une « cooccurrence lexicale privilégiée de deux éléments linguistiques entretenant une relation syntaxique » (Tutin & Grossmann 2002 : 9) : vivre libre, travailler dur, chanter faux, parler bas, sentir fort, (s’)arrêter net, respirer profond, freiner brusque, sonner creux, etc. Plusieurs critères permettent de définir formellement la notion de collocation : l’aspect arbitraire de l’association lexicale, la transparence sémantique, le caractère binaire, la dissymétrie des composants (l’un des éléments conservant son sens habituel) et la sélection lexicale entre les deux unités (ibid., 10-11). La distinction rigoureuse entre ces trois statuts ne va toutefois pas de soi, et la catégorisation entre lexicalisation et collocation, pour certaines combinaisons {verbe + adjectif}, n’a rien d’évident.


1.3. Problèmes terminologiques

Guimier & Oueslati (2006) mentionnent des variantes terminologiques dans l’étiquetage du phénomène qui témoignent d’options théoriques fortes dont nous rendrons compte dans la suite de cette notice : 

– L’invariabilité présumée de ces adjectifs : « adjectif invarié », « adjectif invariable ». On rencontre également « adjectif non fléchi », « non agreeing adjectives ». A la suite de Grundt (1972), Goes (2008 : 38) préfère invarié à invariable, « l’adjectif étant variable par définition, à de rares exceptions près (fat, preux) ».

– Leur statut catégoriel, en l’occurrence leur proximité avec l’adverbe : « adjectif-adverbe », « adverbe court », « adjectif adverbialisé », « adjectif employé adverbialement ». On rencontre également « adjectif en lieu d’adverbe ».

– La présence d’un objet implicite (ex. offrir utile aurait le sens de ‘offrir <quelque chose d’> utile’, infra, § 3.1.2) : « adjectif nominal » (Damourette & Pichon 1911-1933, t. 3 :379-394).

Nous nous en tiendrons pour notre part à « adjectif adverbal » (et non « adverbial »), proposition terminologique reprise de Noailly (1994), qui nous semble la moins susceptible de véhiculer un parti-pris.



2. Références principales


La recherche dans le domaine est ancienne (p. ex. Grundt 1972) et l’emploi en adjectif adverbal est mentionné dans la plupart des grammaires.

Au moment de la finalisation de cette notice (automne 2023), les deux références les plus complètes dans le domaine étaient celles-ci :

Hummel M. (2018a), « La structure “verbe + adjectif”. Parler vrai, dire juste, faire simple et compagnie », Revue romane 53-2, 261-296. En ligne : https://benjamins.com/catalog/getpdf?webfile=a273246025

Hummel M. & Gazdik A. (2021), Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe, Berlin / Boston, De Gruyter. En ligne : https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/52321

Solidement documenté, l’article de 2018 relève les principaux enjeux liés à la question de l’adjectif adverbal et rend compte des acquis dans le domaine.

Le dictionnaire de 2021 compte 1700 pages, sa bibliographie est exhaustive (11 pages), et les pages 1 à 93 proposent un état des connaissances très complet sur l’adjectif adverbal – selon plusieurs perspectives (diachronique, pan-romane, variationnelle, etc.). Il s’agit d’une synthèse instructive des travaux du Groupe de recherche de l’Université de Graz sur The Interfaces of Adjective and Adverb in Romance (https://adjective-adverb.uni-graz.at) durant plusieurs décennies.

On pourra consulter aussi :

Abeillé A. & D. Godard (2004), « Les adjectifs invariables comme compléments légers en français », L’adjectif en français et à travers les langues. François, J. (éd.), Caen, Presses Universitaires, 209-224.

Delsaut M. (2013), « La tradition corsète-t-elle la question de l’adjectif invarié jusqu’à un point de non-retour ? », Travaux de linguistique 67, 25-60.

Hummel M. (2018b), « Eléments d’une diachronie grammaticographique et normative de l’adverbe français accompagnés de trois méthodes pour mesurer l’effet du discours normatif sur l’usage », Romanische Forschungen 130, 3-35.

Hummel M. & S. Valera (eds) (2017), Adjective Adverb Interfaces in Romance. Benjamins, Amsterdam / Philadelphia. En ligne : https://doi.org/10.1075/la.242

Noailly M. (1994), « Adjectif adverbal et transitivité », Cahiers de grammaire 19, 103-114.

Noailly M. (2021), « Chapitre VI-4. Les fonctions syntaxiques de l’adjectif : § 4.2.3 « L’adjectif invariable ajout au verbe ou à la phrase » et § 4.4 « Les autres cas d’adjectifs compléments », La Grande grammaire du français, Abeillé A. & al. (éds), Paris, Actes Sud, 707-708 et 716-720.

Ces travaux documentent des aspects cruciaux pour la compréhension de l’adjectif adverbal : le lien syntaxique qu’il entretient avec le verbe (Abeillé & Godard 2004, Noailly 2021), le discours grammatical à son propos et les jugements normatifs dont il a fait l’objet (Delsaut 2013, Hummel 2018b), ainsi que son fonctionnement en comparaison avec les autres langues romanes (Hummel & Varera 2017). Quant à l’article de Noailly (1994), il porte en germe les débats qui auront lieu au XXIe siècle, tant au plan syntaxique qu’au plan sémantique.



3. Analyses descriptives, résultats et modélisations



3.1. Le poids de la tradition

Le postulat selon lequel l’adjectif ne peut pas se rapporter au verbe, la tentation endémique de ramener l’adjectif adverbal à des formes adverbiales ainsi que l’invariabilité présumée de l’adjectif sont des vues qui, bien qu’ayant la caution de la tradition, sont contestables.


3.1.1. La catégorie grammaticale

3.1.1.1. Première réponse apportée à la problématique (Delsaut 2013 : 37), l’adverbialisation demeure un postulat bien implanté. Nombre d’auteurs font en effet l’hypothèse qu’il s’agit d’adverbes « courts », ou d’adjectifs adverbialisés résultant d’une opération de conversion (Frei 1929 : 203, Le Bidois 1967, Moignet 1981, Riegel & al. 2018 : 657-658) .

Si on y voit une troncation ou une conversion, cela revient à nier toute différenciation sémantique (infra, § 3.3.) entre l’adverbe en –ment et l’adjectif adverbal (lorsque les deux formes sont attestées) – différenciation sémantique qui justifie pleinement l’existence dans le système des deux formes (même si des cas de variation libre sont aussi observés).

3.1.1.2. Aujourd’hui, un semblant de consensus assigne ces formes à la catégorie adjectivale. Mais les arguments apportés laissent songeur. Abeillé & Godard (2004) justifient cette assignation par les propriétés distributionnelles distinctes que présenterait l’adjectif adverbal par opposition à l’adverbe ; selon elles, l’adjectif adverbal n’apparaît pas entre auxiliaire et auxilié, ne peut être ajout à gauche d’un verbe à l’infinitif, ni ajout à une phrase – contrairement aux adverbes (voir infra, § 3.2.1 pour une critique). Les auteures concluent que ce ne sont pas des adverbes morphologiquement tronqués, même lorsque deux formes existent en parallèle (net / nettement).

Hummel (2018a,b) confirme l’analyse adjectivale, mais avec un argument qui n’est pas moins spécieux : selon l’auteur, la troncation de hautement dans parler hautement donnerait *parler haute et non parler haut, ce qui affaiblirait considérablement l’explication par une troncation . Le raisonnement est discutable : le [t] de haut étant une consonne latente qui ne se réalise jamais en finale de mot, il est normal que la troncation de [o(t)mɑ̃] donne [o] et non [ot].

À notre sens, un argument pourrait être convoqué en faveur de l’hypothèse adjectivale : celui de la possibilité d’un accord (§ 3.1.3.), mais rares sont les auteurs qui ne souscrivent pas au principe d’invariabilité de l’adjectif adverbal – même ceux qui traitent ces formes comme des adjectifs. Un autre argument pourrait être que l’existence même de la catégorie ‘adverbe’ est controversée, voir la  Notice  'Catégories', § 2121. (Voir aussi Deulofeu 2022 , et Dal 2007, 2018 qui analyse les formes en –ment comme des adjectifs fléchis).

3.1.1.3. Si Abeillé & al. (2017) opèrent une stricte division entre adjectif et adverbe, d’autres auteurs sont plus mesurés. Noailly (1999 : 148) souligne le rapport étroit entre adjectif et adverbe et les échanges entre les deux catégories, alors que Napoli (1975 : 414) crée pour ses données de l’italien la catégorie des Advectives. D’aucuns voient un continuum entre les deux catégories (catégorie de l’adjectif-adverbe : « une seule classe de mots, ambivalente par rapport aux fonctions adjectivales et adverbiales, Hummel & Gazdik 2021 : 23) – position faisant écho à celle de Frei (1929 : 203), qui précise dans le même esprit que ces deux catégories [i.e. l’adjectif et l’adverbe] « ne constituent pas une distinction essentielle à toutes les langues ».

A noter que les catégories substantif et adjectif présentent un phénomène identique de continuum (Noailly 1999 : 142).

3.1.1.4. Parler d’un adjectif en langue et d’un fonctionnement adverbial en discours entretient un doute sur la classe de mots concernée. C’est le problème du rapport entre nature des mots et fonction, et on ne sait pas toujours sur quel plan se situent les auteurs. Qu’appelle-t-on un « fonctionnement adverbial » ? Une commutation avec un adverbe, à conditions sémantiques égales ? Un sens qui se rapproche de l’idée de ‘manière’ (perspective onomasiologique) ?

L’analyse de l’adjectif adverbal comme résultat d’une conversion suppose l’existence de deux formes homonymes, l’une adjectivale, l’autre adverbiale. S’il est perçu comme un adjectif, son analyse entraîne – pour une partie des faits – la convocation d’un objet sous-entendu. C’est ce que nous allons voir maintenant.


3.1.2. Le débat autour d’un ‘objet interne’

3.1.2.1. Du point de vue sémantique, une distinction est opérée dans la littérature scientifique entre :

– une interprétation ‘objet’, c’est-à-dire que l’adjectif modifie l’objet interne du verbe : voir grand, manger chaud, acheter beau, offrir utile, respirer froid – lecture qui a trait à la qualité de ce qui est vu, mangé, etc. Est appelé « objet interne » un actant impliqué par le sémantisme du verbe, mais qui n’est pas réalisé segmentalement. Ainsi, dans boire frais, il y aurait un actant-support sous-entendu <une boisson> que viendrait qualifier l’adjectif frais . Cette lecture motive un rapprochement avec la construction à attribut de l’objet.

– une interprétation ‘manière’, c’est-à-dire une modification ‘adverbiale’ du verbe : aller direct, truander petit, aimer haut, refuser net, voyager responsable, travailler dur.

Noailly (1994), par exemple, oppose ces deux interprétations qui correspondent pour elle à deux types de relation entre l’adjectif et le verbe :

– une lecture ‘objet’ avec les verbes transitifs à ‘transitivité forte’. L’auteure nomme « transitifs forts » des verbes qui résistent à l’emploi absolu. Sélectionné par le verbe, l’« objet interne » est non spécifié ou générique et incorpore le trait [–humain], à l’exception notable d’épouser américain ;

– une lecture ‘manière’, avec les verbes intransitifs et avec les verbes transitifs à ‘transitivité faible’ en emploi absolu (peindre ressemblant, écrire serré ; ces verbes désignent une activité) . Noailly appelle « transitifs faibles » des verbes qui fonctionnement aisément en emploi absolu. L’adjectif porte sur le procès ou sur les « modalités circonstancielles de sa réalisation » (p.ex. Vous vous rasez électrique ? / Cuisinez transparent).

Les adjectifs adverbaux sont par conséquent rapprochés ou du pôle adjectival (qualité) ou  du pôle adverbial (manière, caractérisation du procès lui-même). « Lorsque l’accent est mis sur la qualité, c’est que le grammairien postule que l’on peut extraire un nom du verbe […] l’expression de la qualité [étant] l’apanage de l’adjectif se rapportant au nom » (Delsaut 2013 : 40-41).

L’hypothèse d’un objet interne non spécifié résulte d’une analyse ancienne, reprise par la plupart des grammaires et des travaux de linguistique. (Pour plus de détails, cliquer  ici .)

Selon Hummel & Gazdik (2021 : 43), cette idée se trouve déjà chez Henri Estienne (1565) ; Delsaut (2013 : 47-48) confirme que l’explication par l’ellipse d’un nom avait déjà cours au XVIème siècle, reconduite ensuite au XVIIIème siècle par Du Marsais et Condillac. Les illustrations dans l’histoire de la grammaire sont multiples.

Ainsi, on retrouve cette hypothèse chez Damourette & Pichon (1911-1933, t. 3, 379-394), puis chez Grundt (1972) qui propose des transformations du type :

(8)  (a) Ils conduisent brutal → Une conduite brutale (exemples cités par Delsaut 2013 : 32-33)

(b) Il mange bon → Une bonne nourriture

(c) Je m’habille beau → Mes beaux vêtements

L’adjectif qualifierait donc un objet implicite, sélectionné par le sémantisme du verbe, mais sans qu’il y ait incidence au sujet.

Goosse-Grevisse analyse penser humain comme « penser qqch d’humain » : l’adjectif aurait une valeur adverbiale, mais tout se passe « comme s’il qualifiait un complément neutre implicitement contenu dans le verbe » (Delsaut 2013 : 27).

Riegel, Pellat & Rioul (2018 : 658) considèrent que l’adjectif « caractérise le verbe (mais indirectement, par l’intermédiaire d’un objet générique non-exprimé) ». Et ils ajoutent :

Cette construction s’est étendue par analogie à des verbes intransitifs (Il sent bon) et même impersonnels (Il pleut dru), qui, s’ils n’ont pas d’objet interne syntaxiquement réalisable, ont, comme les autres verbes, des correspondants nominaux caractérisables par l’adjectif associé à l’adverbe (une bonne odeur – une pluie drue).

Les auteurs de la Grammaire méthodique, loin de cantonner comme le fait Noailly la lecture ‘objet’ à une partie seulement du phénomène, ramènent en quelque sorte, par analogie, l’ensemble des exemples à des « correspondants nominaux ».

Guimier & Oueslati (2006 : 1) postulent également que l’adjectif porte sur un objet implicite : manger salé ≈ ‘manger des aliments salés’ ; offrir utile ≈ ‘offrir quelque chose d’utile’.

Confirmant son analyse de 1994, Noailly (2021 : 717), dit de l’adjectif dans manger sain ou dire vrai, qu’il « exprime une propriété distinctive du complément sous-entendu par le verbe » (‘manger des choses saines’, ‘dire la vérité’).

Sans souscrire à ce type d’analyse, Van Raemdonck (2014 : 103) écrit de manière convergente que dans « Pierre mange italien, vote utile, ou bronze idiot, on a vu un emploi adverbial de l’adjectif, tout en précisant qu’un support potentiel pouvait être trouvé à l’intérieur du verbe (objet interne, idée contenue dans le verbe…) ».

3.1.2.2. Le principe qui sous-tend l’analyse apparemment consensuelle en termes d’objet interne est que l’adjectif est défini comme un modifieur de nom et l’adverbe comme un modifieur « tout terrain » (de verbes, d’adjectifs, d’adverbes, de phrases). Delsaut (2013 : 46) interroge tout à fait à propos cet axiome hérité de la Grammaire de Port-Royal, selon lequel « l’adjectif est toujours inféodé au nom ».

Bien qu’il y ait consensus sur le fait qu’une part des adjectifs adverbaux se rapportent à un objet implicite, la pertinence même de cet objet interne doit être évaluée :

– Les spécialistes de la question ont des avis divergents quant au rétablissement ou non d’un objet implicite. À propos de tousser gras, par exemple, Noailly (1994 : 106) et Goes (1999) proposent une analyse distincte de celle de Guimier & Oueslati, puisqu’ils établissent clairement un lien entre tousser gras et une toux grasse. Même dissensus à propos de voler haut ou boire sec : faut-il ou non postuler un objet implicite (‘voler à une haute altitude’, ‘boire un verre sec’) ?

– Pour une même configuration, les interprétations ‘manière’ et ‘objet’ sont souvent toutes deux possibles : Wilmet (2007 : 347) glose manger français par ‘à la mode française’ ou ‘des produits français’. Selon Hummel & Gadzik (2014 : 600), les Français mangent chaud le soir admet deux lectures, une interprétation ‘objet’ (cf. ils mangent <un repas> chaud) et une interprétation ‘manière’ lorsque manger chaud dénote un comportement régulier. Et si manger cru admet les deux lectures, fera-t-on la même double analyse pour parler cru (sachant que parler un langage cru est bien attesté) ?

– L’élément implicite postulé n’est pas fatalement un ‘objet’. Pour Coiffet (2018 : 47), l’adjectif adverbal peut également caractériser « des éléments qui n’appartiennent pas à la structure argumentale du verbe » (ibid., 42), comme dans les exemples suivants (cités, avec leur glose, par Guimier & Oueslati 2006 : 2) :

(9)  (a) Pour manger gay, l’embarras est dans le choix. (Nouvel Observateur) (≈ pour manger dans un endroit / dans un restaurant gay)

(b) Eric Lerouge navigue espagnol. (Ouest-France) (≈ navigue sous pavillon espagnol)

(c) Cuisinez transparent. (Maison de Marie-Claire, cit. Noailly 1997 : 97) (≈ cuisinez dans des plats transparents)

(d) Les Norvégiens couchent dur. (cit. Grundt 1972 : 238) (≈ sur un lit dur)

– Il n’est pas toujours aisé de trouver un correspondant nominal sous-entendu, surtout si, comme Riegel & al. (2018), on décrit les verbes impersonnels et intransitifs de la même manière.

– Ce que dénote exactement l’étiquette d’« objet interne » n’est pas très clair. Postule-t-on la présence d’un SN complément zéro dans la structure syntaxique, ou bien entend-on par là une réalité purement sémantique (un actant anonyme impliqué dans le signifié du verbe) ? On a l’impression que le terme d’objet interne est destiné à entretenir le vague sur cette question, et qu’il sert par ailleurs, via la notion de « sous-entente », à réécrire certains exemples sous une forme normalisée.

Au total, dans la littérature scientifique, ou les auteurs parlent d’adverbialisation (supra, § 3.1.1.) ou alors ils conditionnent « l’interprétation adjectivale à l’identification d’un nom sous le verbe » (Van Raemdonck 2014 : 95). Le rétablissement d’un objet interne – que Delsaut juge malheureux – est le signe que pour de nombreux linguistes l’adjectif ne peut être conçu comme se rapportant au verbe, le nom faisant figure de « support indispensable à tout apport adjectival » (Delsaut 2013 : 46).

Un autre « point chaud » a trait aux conséquences syntaxiques qui peuvent être tirées de cette analyse sémantique en termes d’objet interne. En effet, elle conduit certains auteurs à traiter l’adjectif adverbal lui-même comme l’objet direct du verbe (infra, § 3.2.2).


3.1.3. Le dogme de l’invariabilité

3.1.3.1. Par défaut, l’adjectif adverbal n’est pas accordé, « parce que ne trouvant pas à quoi s’accorder » (Noailly 1994 : 104). Cependant, il n’est pas difficile d’attester des contre-exemples, dans divers types de discours. Nombreux sont les auteurs qui le signalent. Hummel (2018a : 273) décompte dans son Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe environ 16% d’adjectifs adverbaux accordés (sur 17´000 occurrences, état de la base en 2018). L’accord est bien attesté en particulier dans les textes anciens , en français parlé et dans les genres ‘informels’ (de même dans les autres langues romanes ). S’il est peu observé, cela tient d’une part à la documentation, les genres informels et l’oral étant moins bien représentés dans les corpus que l’écrit normé. D’autre part, un gros effort normatif aurait été produit dans le discours grammatical pour éradiquer l’accord lorsque l’adjectif est utilisé avec une fonction adverbiale. Enfin, en français, les marques d’accord peuvent passer inaperçues car elles sont souvent inaudibles à l’oral. Dans ils ont été testés /pɔzitif/, la forme (/pɔzitif/) ne permet pas de savoir si l’adjectif est accordé – alors que les deux variantes existent au féminin : elles ont été testées /pɔzitiv/ (variante accordée) vs elles ont été testées /pɔzitif/ (variante non accordée). De même, pour couper court / courts les cheveux, amarrer les barques serré / serrées ou jouer groupé / groupés, l’accord en nombre est inaudible à l’oral.

Certains de ces adjectifs accordés peuvent être analysés, par le linguiste comme par le sujet parlant, comme des attributs (10a-b) ou comme des appositions adjectivales (10c-e) :

(10)  (a) Je pense essayer de la peindre grise et rouge comme la calandre d’origine. (web, lestracteursrouges.com/forum)

(b) Le lauréat dont la photographie est classée gagnante se voit décerner le « Prix Sergent Sébastien ». (web, règlement, defense.gouv.fr)

(c) Ils marchaient raides et cassants comme des verres, à l’exercice, les officiers du Banhadam. (Céline, Londres, 1934)

(d) Elles s’embrassent très cordiales. (A. Sand, cité par Goes 1999)

(e) […] il a tranquille commencé à construire un village sur leur territoire sans leur demander leur avis […]. (web, senscritique.com/film)

Si les adjectifs de (10a-b) sont analysés comme des attributs, on y verra sans doute un « élargissement attributif » (Riegel 1996) ou un « attribut accidentel » (Noailly 1999 : 115-117). Nous reviendrons sur ces constructions pour lesquelles une double analyse est possible, avec le concept de métanalyse (infra, § 3.1.3.3).

D’autres adjectifs accordés, pour leur part, relèvent de l’adjectif adverbal. Dans (11), l’accord se fait avec le sujet, dans (12) avec l’objet :

(11)  (a) Il rôde ses formules (« Il y a ceux qui veulent tout défaire et ceux qui ne veulent rien faire, nous voulons bien faire ») mais elles sonnent creuses pour le moment. (web, lexpress.fr, 12.2.2016)

(b) Sous le chapiteau, la condensation de l’air faisait bientôt naître des gouttes d’eau qui tombaient éparses sur la piste et même dans le public. (web, leparisien.fr, 28-09-2005)

(c) Les Français achètent solidaires (web, titre d’article, 1jour1actu.com, 30.11.2004)

(d) Dame souris trotte noire dans le gris du soir / Dame souris trotte grise dans le noir […] / Dame souris trotte rose dans les rayons bleus. / Dame souris trotte debout. (poème, fille 13 ans, juin 2022)

(12)  (a) mais je mets pourtant mes bras normaux + le long du corps (oral, fille 12 ans, 14.4.2022 ; séance de gymnastique)

(b) Elles sont enchantées qu’elle les laisse nigauder peinardes. (Despentes, Apocalypse bébé, 2010)

(c) Chaque tartine coupée trop épaisse lui attirait des paroles dures. (Zola, La Terre, 1887 ; cité par Goosse-Grevisse)

(d) La principale anomalie associée à ces différents marqueurs cutanés est une moelle implantée basse. (web, discours scientifique, jim.fr)

Comme pour la plupart des auteurs l’invariabilité constitue un critère définitoire, les exemples (11) et (12) sont ou censurés, ou reversés dans les formes attributives (cf. la notion d’« élargissement attributif »).

Hummel (2018a,b) insiste sur le fait que l’invariabilité n’est pas une hypothèse ou un observable, mais un dogme dommageable, auquel souscrivent la très grande majorité des auteurs.

3.1.3.2. Facteurs favorisants et défavorisants pour la présence d’un accord

Le premier facteur favorisant l’accord est la possibilité d’une incidence au sujet (v. supra ex. 11). Wilmet (2010 : 347) cite les deux variantes suivantes (le point d’interrogation est de l’auteur), avec leur glose : « Marie bronze idiot?idiote = ‘a une façon idiote de bronzer’ mais aussi ‘prouve son idiotie en bronzant’ ». La seconde glose, qui correspond à la variante accordée, indique une incidence au sujet. Gazdik (2016 : 75-76) considère que dormir tranquille est ambigu : ou tranquille modifie le verbe (lecture ‘manière’) ou l’adjectif fonctionne comme un « prédicat secondaire orienté vers le sujet » (caractérisant « l’état de la personne pendant qu’elle dort »). Dans cette seconde lecture, l’accord est possible. Un second facteur favorisant l’accord est l’incidence à l’objet (v. supra, ex. 12). Selon Gazdik (2016 : 83), suivant sur ce point les observations de Ledgeway (2011) sur les dialectes du sud de l’Italie, l’accord apparaît avec le sujet d’un verbe inaccusatif (sujet donc à rôle de thème, non agentif), ou avec l’objet du verbe transitif.

On observe des hésitations sur l’accord lorsque l’adjectif peut à la fois qualifier le sujet / objet et l’action exprimée par le verbe.

Mais que faut-il entendre par le fait de « qualifier […] l’action verbale » (Goes 2008 : 30-31) ou par le terme de « modifieur de verbe » (Gazdik 2016 : 75) ? Il est légitime de se demander si cette opération consiste en un simple ajout de traits au relateur signifié par le verbe, ou en une prédication seconde énoncée sur le procès prédiqué, ou si elle consiste en autre chose encore. Apparemment, dans les travaux sur l’adjectif adverbal, on se contente de pratiquer une sémantique informelle, si bien que cette question n’a pas reçu de réponse claire.

La proximité sémantique entre la construction à adjectif adverbal et la construction attributive est également un facteur favorisant la variabilité de l’accord, dans la mesure où il constitue une condition propice à une double analyse (infra, § 3.1.3.3).

Les facteurs défavorisants pour l’occurrence d’un accord sont d’une part les phénomènes de lexicalisation et de collocation (supra, § 1.2.2) entre le verbe et l’adjectif ; d’autre part les terminaisons non audibles à l’oral qui ont sans doute promu la variante normative ; les formes sous-spécifiées de l’oral (p.ex. une seule forme /blø/ pour quatre réalisations graphiques : bleu, bleue, bleus, bleues) sont en effet d’office reversées dans les formes non accordées, renforçant le précepte de l’invariabilité de l’adjectif. Les autres langues romanes admettent plus facilement, pour leur part, la variante accordée, alors audible à l’oral.

3.1.3.3. L’hypothèse d’une métanalyse

Hummel & Gazdik insistent sur l’importance méthodologique qu’il y a à prendre en compte les cas ambigus :

[…] le fait de ne pas tenir compte des phénomènes intermédiaires, ambigus ou transitoires constitue un problème méthodologique de taille dans la presque totalité des études linguistiques sur l’adjectif-adverbe. C’est ainsi que les travaux sur l’adjectif à fonction adverbiale excluent a priori l’adjectif accordé. En sens inverse, les travaux sur la prédication seconde excluent l’adjectif non-accordé. (2021 : 14)

Plus concrètement, ces mêmes auteurs – et avant eux Brunot – soulignent la possibilité de double analyse de certains regroupements {verbe + adjectif} et les conséquences qui en découlent :

[…] il se présente une foule d’occasions où les caractéristiques de l’action et de l’être se mêlent ou se confondent […] il est souvent fort difficile de distinguer cet adjectif de manière d’un attribut. […] semer le grain épais, moudre fin, habiller deux enfants pareil, vous cousez trop lâche, le blé a poussé dru prêtent à contestation. Ils peuvent s’interpréter des deux façons, avec des nuances à peine sensibles. Il n’y a guère de différence non plus à dire étends la nappe bien plat ou bien plate. (Brunot 1922 : 602-603)

[…] il n’est pas toujours possible de décider. On l’a brûlé vif peut être analysé comme prédication seconde non-accordée, désignant l’état vivant d’un homme au moment de le brûler, mais on peut le lire également comme adjectif à fonction adverbiale, désignant une façon de brûler les gens, également par rapport au sacrifice d’une femme. Les locuteurs en tiennent compte puisqu’ils perçoivent l’accord comme option (ex. la femme a été brûlée vif / vive). (Hummel & Gazdik 2021 : 13)

Corminboeuf (2022) fait l’hypothèse que la variabilité de l’accord est l’indice d’une métanalyse (Blinkenberg 1950 : 43) : l’adjectif peut être interprété comme portant strictement sur le verbe, ou comme un ajout prédicatif incident au sujet ou à l’objet. On appelle métanalyse la situation où, pour une même suite morpho-syntaxique, deux structurations concurrentes et équiprobables sont possibles, sans que la différence de sens ait une incidence sur la communication (Béguelin, Corminboeuf & Johnsen 2014). Les contextes métanalytiques peuvent amorcer un regroupement syntaxique différent, susceptible de conduire à une éventuelle réanalyse linguistique.

Cette coexistence de deux grammaires reste inaperçue aussi longtemps que des faits latéraux – un accord, en l’occurrence – ne la révèlent. Ainsi, dans couper les cheveux court(s), l’adjectif peut être interprété par les sujets parlants comme un attribut (‘les cheveux sont courts’) ou comme un adjectif adverbal (‘la coupe est courte’) ; c’est cette double analyse qui rend possible un accord (courts). Postuler une invariabilité de l’adjectif revient à exclure toute situation de métanalyse et à imposer une et une seule analyse.

3.1.3.4. En conclusion de cette section, on peut admettre avec Hummel (2018a : 274) que « l’analyse de l’adjectif adverbal comme unité invariable ne saurait se justifier ». Mais si, comme Goes (1999 : 224), cet auteur conclut à un continuum entre attribut et adjectif adverbal, notre approche en termes de métanalyse postule au contraire que les deux analyses sont en réalité bel et bien distinctes, mais que certaines constructions les admettent concomitamment toutes les deux. L’analogie peut être faite avec les illusions d’optique qui amènent à reconnaitre tantôt le portrait d’une vieille femme, tantôt celui d’une jeune fille : on ne dira en aucun cas qu’il y a un continuum entre les deux portraits – qui constituent bel et bien deux images mutuellement exclusives.


3.2. Descriptions syntaxiques 


3.2.1. Position de l’adjectif

3.2.1.1. La position de l’adjectif adverbal est variable. Abeillé & Godard (2004 : 212) considèrent que les adjectifs adverbaux ne sont pas des adverbes parce qu’ils « ne peuvent pas apparaître entre l’auxiliaire et le participe passé , donnant pour preuve l’agrammaticalité de *Il a russe mangé, *Il a socialiste voté, *Il a clair parlé ou encore de *Ma vie s’est pareil déformée.

On notera d’une part que ??Il a russement parlé et ??Il a socialistement voté ne sont guère plus acceptables. D’autre part, contrairement à ce qui est ordinairement postulé, on observe l’adjectif adverbal entre l’auxiliaire et l’auxilié, y compris clair (13a) et pareil (13b) – ce qui laisse penser que les agrammaticalités ci-dessus sont à attribuer à une autre cause :

(13)  (a) Je trouve qu’on parle pas assez de l’album de gazo parce qu’il a clair fait un album de ouf. (twitter.com)

(b) Les Asurans haïssent les Anciens car ceux-ci les ont trahis et abandonnés. Les anciens ont pareil abandonné les Oris. (web, stargate-fusion.com/forum)

(c) Ils sont direct venus à la maison […]. (Genoux, La barrière des peaux, 2014)

(d) il a facile mis deux heures depuis le parking (oral, à la volée)

(e) Bon, ça, maman a moyen aimé. (Laroche, googlelivres, 2018)

(f) Alès : le collège Diderot a grand ouvert ses portes, ce samedi matin. (midilibre.fr, 25.1.2020)

(g) faut les préparer au mieux + qu’ils soient pas total pris de court (oral, à la volée, 3.10.2021 ; à propos de jeunes athlètes préparant une compétition)

(h) On est restés ainsi tranquillou. Il a complet craqué quand je suis passée aux caresses sous le cou en étirant les deux pattes arrières […]. (sic, web, tortues-terrestres.forumactif.com ; à propos d’une tortue)

(i) De même le soleil, lorsqu’il est haut monté sur l’horizon, empêche de discerner par ses trop vives splendeurs les étoiles […]. (Gautier, Souvenirs de théâtre, d’art et de critique, 1904)

(j) pis elle avait droit eu euh la classe de ma soeur en dessin (oral, Ofrom ; cet emploi de droit, attesté en Suisse romande, n’est probablement pas panfrancophone ; v. aussi 15c)

(k) il a monstre poussé le gazon (oral, Ofrom ; cité par Corminboeuf & Avanzi 2020)

Dans la série (13), on notera que certaines unités fonctionnent comme des intensificateurs (moyen, grand, droit, monstre).

Les occurrences au passif présentent le même schéma :

(14)  (a) Il est injustement arrêté, menacé, sévère battu et crucifié ! Il n’a pas échappé à la cruauté des hommes. (web, facebook.com)

(b) Sur mon ancienne paire de Timberland j’ai mis 4 légendes de Gerland. […] Je peux te dire que l’arbre du logo est solide attaché à ses racines. (web, sofoot.com)

(c) […] leurs filouteries sont si terribles imbriquées au poil ! si emberlifiquées parfaites […]. (Céline, D’un château l’autre, 1957, cité par Wilmet 2010 : 348)

Dans (14c), il y a antéposition (terribles) et postposition (parfaites) du modifieur.

Abeillé & Godard (2004 : 212) ajoutent que l’adjectif ne peut pas être placé « à gauche du V infinitif, contrairement aux adverbes monomorphématiques de manière ou de degré » (cf. bien s’habiller, beaucoup parler). Les exemples suivants montrent qu’un tel placement n’est pas impossible :

(15)  (a) Et finalement je trouverais plus sympathique, et intéressant, de direct travailler au Portugal si possible. (web, chevalannonce.com)

(b) […] il se permet tranquille de lui faire la gueule pendant des semaines. (web, mirionmalle.com)

(c) elles vont droit avoir mal aux oreilles quand elles vont réécouter le- l’enregistrement (oral, Ofrom)

De même, l’agrammaticalité présumée de *Paul a cher payé cette erreur ou *On saurait lui faire cher payer son erreur (cités par Abeillé & Godard 2004 : 211-212), est démentie par les faits :

(16)  (a) Titus aime Bérénice mais, plus encore, le pouvoir. Celui de régner sur Rome qui, par l’intermédiaire de son Sénat, ne manquerait pas de lui faire cher payer le fait d’avoir pris pour femme l’étrangère, l’Orientale Bérénice. (web, rfi.fr. 26.7.2001)

(b) Ermengarde avait su trouver un puissant allié et elle avait réussi en même temps à se faire cher payer le parti qu’elle offrait à la jeune Cécile. (texte scientifique, persee.fr)

Les exemples (16) montrent que payer cher (au sens de ‘subir de lourdes conséquences’) n’est pas si lexicalisé qu’on pourrait le penser, puisque l’adjectif est mobile.

Les faits du type (13)-(16) conduisent à deux attitudes possibles :

(i) la polycatégorisation : décréter que la distribution de ces adjectifs est le résultat d’une transcatégorisation ; les marqueurs de haut degré comme grave, fort, juste, monstre, droit, grand auraient deux formes homonymes, l’une adjectivale, l’autre adverbiale. La question est de savoir si cette hypothèse que font plusieurs auteurs à propos de fort et juste peut être étendue à direct, tranquille, complet, pareil, facile, etc. Abeillé & al. (2017 : 135-136) répondent affirmativement pour moyen et grave : citant des exemples du type j’ai moyen avancé ou elle s’est grave énervée, les auteurs concluent que ces adjectifs « are currently reanalysed as degree adverbs, with the criterial preverbal position » ;

(ii) l’absence de frontière catégorielle entre adjectif et adverbe : si l’adjectif peut occuper la position entre l’auxiliaire et l’auxilié ou précéder un verbe à l’infinitif, la distinction catégorielle entre adjectif et adverbe ne peut être fondée sur ces propriétés.

Des affirmations comme celles de Goes (1999 : 219) : « l’adjectif adverb(i)al est rigoureusement confiné à la place qu’il occupe par rapport au verbe, ce qui le distingue encore de l’adverbe », ou de Coiffet (2018 : 93) : « l’adjectif invarié se limite à la seule position syntaxique à droite du verbe » apparaissent problématiques lorsqu’on considère les exemples (13) à (16).

3.2.1.2. Signalons que l’adjectif peut être placé à l’intérieur du SV sans extraposition, mais à distance du verbe :

(17)  (a) je glande mais alors profond (oral, Ofrom)

(b) On s’était écouté l’un l’autre paisiblement ; on parlait de part et d’autre assez serré. (Bossuet, 1688, cité dans la base Adjective-Adverb Interfaces in Romance)

(c) Et arrête de nous regarder comme ça rond. (Genoux, La barrière des peaux, 2014)

(d) Utah a gagné son match facile. (web, stopweb.com/forum)

(e) Elle a coupé ses cheveux court. (cité par Noailly 1994)

Les exemples cités dans ce § 3.2.1 montrent qu’une partie de ces adjectifs occupent les mêmes positions que les adverbes. Si on définit les adverbes en posant qu’ils « may adjoin to verbs, but they may also adjoin to various categories » (Abeillé & al. 2017 : 119), on peut en dire tout autant des adjectifs adverbaux.


3.2.2. Régime ou ajout ?

La question de savoir si l’adjectif adverbal est un régime ou un ajout a été posée en relation avec la problématique de la transitivité. Il existe quelques divergences chez les spécialistes dans l’analyse de la syntaxe de ces constructions (voire de légères variations d’un article à l’autre d’un même auteur).

3.2.2.1. Le diagnostic syntaxique n’est pas simple à établir : ainsi, avant de présenter des exemples du type s’arrêter net, boire sec, chanter juste, couper court, discuter ferme, filer doux, marcher droit, parler bas, etc., Le Goffic (1993 : 368) évoque d’« autres emplois d’adjectifs derrière un verbe » : avoir froid, prendre froid, rapporter gros, parier gros, boire chaud, manger épicé, voir rouge, dire vrai, faire court, peser lourd, valoir cher, vendre cher, parler français. Le Goffic traite ces cas ailleurs (p. 236-238 et 247-249), mais il n’est pas évident de déterminer sur quels critères linguistiques ces exemples sont distingués des adjectifs adverbaux. Ainsi, à propos d’avoir froid et d’acheter français, Le Goffic écrit que « l’adjectif s’apparente plutôt à un objet [i.e. un régime direct, GC] qu’à un attribut » (ibid., 237 ; vs il est tout froid). Avoir froid et acheter français semblent toutefois très différents, seul le premier pouvant être regardé comme un verbe composé. Selon l’auteur, rapporter gros (ibid., 38) serait « proche d’un complément accessoire », alors que pour ce livre vaut très cher, « l’adjectif est proche d’un circonstant » mais « plus ou moins ressenti comme un objet, et par conséquent susceptible le cas échéant d’entraîner l’accord du participe passé » (ibid., 248). On mesure l’embarras du linguiste : s’apparente plutôt, proche de, plus ou moins ressenti comme.

3.2.2.2. Dans un article dont la perspective est davantage sémantique que syntaxique, Noailly (1994 : 110-111) distingue trois types de verbes qui régissent un adjectif adverbal :

– le verbe est intransitif : vivre droit, dormir ferme, galérer sec, freiner brusque, sourire vilain, pédaler rond, se maquiller pâle, parler franc, courir solidaire, travailler groupé ;

– le verbe est transitif faible, et celui-ci est intransitivé (= emploi absolu) : peindre ressemblant, danser grotesque, écrire serré / court, voter utile, jouer tourmenté, voir noir, laver plus blanc (verbes désignant des activités humaines) ; 

– le verbe est transitif ‘fort’, et l’adjectif sature la transitivité du verbe : faire solide, prendre petit, porter lourd, voir trouble, aimer tiède, chausser neuf, nouer lâche, aimer italien. On notera que le verbe voir dans voir noir est dit ‘transitif faible’, alors que dans voir trouble il est tenu pour ‘transitif fort’...

Dans les deux premiers cas, Noailly analyse l’adjectif adverbal comme un ajout ; dans le troisième cas, il est tenu pour un objet direct. L’examen de la publicité Achetez beau, achetez réfléchi, achetez Braun confirme la position de l’auteure :

Braun, nom de marque, est ici objet (métonymique) du verbe. Réfléchi caractérise la manière d’acheter (soyez réfléchi dans votre achat), alors que beau vise l’objet de l’achat (achetez de belles choses, ou tout simplement achetez du beau). Acheter, verbe transitif, qui suppose toujours un objet, est employé transitivement avec Braun, mais aussi avec beau, puisque beau qualifie les choses achetées, quelles qu’elles soient, et donc les suppose. Tandis qu’avec réfléchi, le verbe acheter est employé « absolument », c’est-à-dire sans aucune information sur l’objet que son sémantisme transitif implique. (Noailly 1999 : 149-150)

Beau et Braun sont analysés comme des objet directs et réfléchi comme un ajout.

Cette classification en fonction du gradient de transitivité sera reprise et amendée par plusieurs auteurs. Voici par exemple la classification de Gazdik & Hummel (2015) :

– avec un verbe intransitif (il parle franc / il court rapide), l’adjectif adverbal est un ajout.

– avec un verbe transitif, deux cas de figure (a et b) se présentent :

(a) Lorsque l’adjectif (ici net et faux) est compatible avec la présence d’un objet direct (la proposition, la Marseillaise dans il a refusé net ta proposition / Marie chante faux la Marseillaise), il fonctionnerait comme un ajout.

(b) Lorsque l’adjectif n’est pas compatible avec d’autres compléments (25 kilos et une salade dans les exemples ci-dessous) :

(i)  Soit l’adjectif serait lui-même le complément direct du verbe : la valise pèse lourd (*25 kilos), bien qu’il soit atypique (non pronominalisable et non passivable). L’adjectif lourd ne peut pas être cooccurrent à un régime direct du type 25 kilos.

(ii) Soit le verbe apparaît en emploi absolu. Si l’adjectif modifie le verbe (ex. écrire serré), il est analysé par les auteurs comme un ajout (verbes faiblement transitifs). S’il modifie un objet générique implicite (il mange sain (*une salade)), l’adjectif est analysé comme un complément (verbes fortement transitifs).

Chez ces auteurs, on notera l’ajout de la catégorie (a) et de la catégorie (b-i), à la tripartition de Noailly .

3.2.2.3. Abeillé & Godard (2004 : 210-213) distinguent, elles, deux types syntaxiques :

(18)  (a) Nous avons mangé russe. [complément valenciel]

(b) Paul a payé cher cette erreur. [ajout]

Dans (18a), russe caractériserait la nourriture et l’adjectif est analysé comme un complément obligatoire qui alterne avec un SN (nous avons mangé du caviar). L’adjectif russe constitue la valence du verbe (forme d’intransitivation), et « prédique une propriété d’un argument sémantique non exprimé du V » (ibid.). Dans (18b), il s’agirait d’un ajout (critère de l’optionalité) : l’adjectif n’a pas d’effet sur la valence du verbe, et œuvre comme modifieur de manière ou de degré du verbe.

Abeillé & Mouret (2010) distinguent trois types syntaxiques, la notion de « complément oblique » faisant son apparition :

(19)  (a) Paul voit grand. [objet direct]

(b) Paul a payé cher cette toile. [complément oblique]

(c) Paul a refusé net. [ajout]

Traité comme un ajout dans Abeillé & Godard (2004) – voir supra (18b) – le cher de Paul a payé cher cette toile est analysé ici comme un complément oblique. Faut-il en conclure que lorsque payer cher a un sens métaphorique lexicalisé (‘subir de lourdes conséquences’) comme dans (18b), l’adjectif cher est plus externe (ajout) que lorsque le complexe {verbe + adjectif} n’est pas lexicalisé (oblique) comme dans (19b) ? Est-ce que le traitement différent, dans la Grande grammaire du français, de franc dans parler franc (Noailly 2021 :  707), tenu pour un ajout facultatif, et de français dans parler français (ibid., 717), tenu pour un complément obligatoire, est également à imputer à un différentiel de lexicalisation (supra, § 1.2.2) ?

Pour Abeillé & Godard, les critères permettant de distinguer les ajouts des compléments sont ceux généralement cités dans la littérature scientifique : les ajouts sont optionnels, mobiles et compatibles avec une proforme en le faire. La coprésence d’un complément nominal (la lavande dans Le jardin sent bon la lavande) est également un argument pour les analyser comme des ajouts. Enfin, la coordination avec un ajout (méticuleusement et vite dans 20) constitue un autre indice :

(20)  (a) Il creuse profond et méticuleusement. (cité par Abeillé & Mouret)

(b) M. Laurent Fabius, premier secrétaire du Parti socialiste, a déclaré, vendredi 31 janvier, au Havre, que le gouvernement avait « réagi ferme et vite » en prenant des sanctions […]. (web, lemonde.fr, 1992/02/02)

Un complément oblique est défini négativement comme n’étant ni un ajout, ni un objet direct, ni un attribut .

Abeillé & al. (2017 : 130-131) soulignent – sur la base du critère de l’optionalité – qu’un même adjectif peut être complément (je fais pareil ; il risquait pas terrible) ou ajout (ma vie s’est déformée pareil ; ça canardait terrible).

3.2.2.4. Une position divergente est celle de Van Raemdonck (2014 : 104-105) qui considère que dans parler net ou manger italien, l’adjectif n’est pas sélectionné par le verbe, contrairement à la couper net, porter haut les couleurs, discuter ferme la vente, creuser profond le trou de la sécu où « les adjectifs sont sémantiquement fortement sélectionnés par le verbe ». Autrement dit, il semble que Van Raemdonck – contrairement aux autres auteurs – traite les premiers comme des ajouts (non sélectionnés, omnicompatibles) et les seconds comme des régimes (sélectionnés par le verbe). Ses arguments ont trait à la lexicalisation : dans les seconds, « la sélection de l’adjectif par le verbe est très contrainte (peu de liberté dans le choix des adjectifs possibles) ; il crée avec le verbe comme une lexie nouvelle » (ibid., 195-106). La position de Van Raemdonck invite, une fois de plus, à faire le départ entre les assemblages lexicalisés et ceux qui présentent une plus grande liberté combinatoire (supra, § 1.2.2).

3.2.2.5. Évaluation. Les travaux d’Abeillé sont les seuls à se pencher en détail sur la syntaxe de l’adjectif adverbal, ce qui explique que les réserves formulées ci-dessous porteront principalement sur les critères qu’ils convoquent :

‒ Apparaît par exemple problématique le caractère obligatoire ou optionnel du complément (Abeillé & al. 2017 : 129 : « we analyse them as complements when they are obligatory » : *ces livres coûtent. / *Elle risque). Pourquoi je veux manger dans je veux manger chinois (où l’adjectif est analysé comme un objet direct) n’est pas autosuffisant, alors que elle tient dans elle tient bon (où l’adjectif est analysé comme un ajout) l’est ? Autrement dit, pourquoi chinois est un complément obligatoire et bon un ajout optionnel ? Parce que manger est considéré comme transitif et tenir intransitif ?

La présence obligatoire du complément constitue toutefois un critère peu opératoire. Nombreuses sont les occurrences de verbes réputés à complément obligatoire, et qui en sont dépourvus :

(21)  (a) Le Covid-19 a pesé, mais l’activité reprend.(web, tradingsat.com)

(b) Il s’est fait affecter à la météo... Il ne risque plus. (Martin du Gard, Epilogue, 1940)

(c) […] ces choses coûtent à produire alors que la création de monnaie ne nécessite qu’un processus informatique […]. (boursorama.com)

(d) L1 : on a déménagé mon frère le week-end passé
  L2 : ah il habite déjà ? (oral, à la volée, 7.9.2019)

On ne peut fonder la distinction ajout vs régime sur le critère de l’obligatoriété du complément ; aucun ne l’est réellement (Berrendonner 2002 : 42-44 ; Lauwers 2002).

‒ Le test en le faire (Prandi 1987 : 86-87), auquel les ajouts sont réputés répondre positivement, donne des résultats peu concluants. Voici les manipulations opérées par Abeillé & Mouret (2010) :

(22)  (a) Léa a refusé et elle l’a fait net.

(b) Elle note et elle le fait sec.

(c) Elle chante et elle le fait faux.

(d) Elle tient et elle le fait bon.

(e) Il creuse et il le fait profond.

Pour les auteurs, ces adjectifs ‘passent’ le test, ce qui en fait des ajouts. Or, Guimier & Oueslati (2006), au contraire, estiment que net et sec ne passent pas ce même test (et fonctionnent par conséquent comme des compléments) :

(23)  (a) *Pierre a refusé, et il l’a fait net.

(b) *Pierre conduit, et il le fait sec, comme toujours.

Des exemples comme (24), où net est détaché (a) ou en emploi autonome (b), ou encore avec l’extraction de l’adjectif au moyen de la proforme faire (c), semblent confirmer le diagnostic d’Abeillé & Mouret :

(24)  (a) Quand,[…] votre père est venu me demander ma fille officiellement,[…], j’ai refusé net, c’est vrai, mais sans explication, sans éclat. (Dumas, Le comte de Monte-Christo, 1846)

(b) Et Rastignac t’a refusé ? dit Blondet à Finot.
  – Net. (Balzac, La Maison Nucingen, 1838)

(c) En fait, Leconte de Lisle joue quelques belles partitions sur la mort, et il le fait net, proprement tranché ; (web, mireilledurand.com)

L’absence de consensus dans le jugement de grammaticalité (comparer 22a-b à 23a-b) témoigne de la difficulté à manipuler le test.

– Quant à savoir s’il y a ou non un objet implicite, les avis divergent – on l’a montré (supra, § 3.1.2.2). Dans parler français, il y aurait un objet implicite (et parler serait transitif ‘fort’), alors que dans parler franc, il n’y en aurait pas (et parler serait intransitif). Pour certains auteurs, voter utile (‘un vote utile’) incorpore un objet interne, pour d’autres non. Si un objet implicite est postulé, l’adjectif est analysé comme un complément, sinon comme un ajout.

– Le critère sémantique du rétablissement d’un objet sous-entendu se heurte par ailleurs aux cas où l’élément rétabli serait manifestement un ajout : manger gay (‘dans un endroit gay’), naviguer espagnol (‘sous pavillon espagnol’), coucher dur (‘sur un lit dur’). Dès lors, faut-il analyser le complément de manger comme un objet dans manger éthiopien et comme un ajout dans manger gay ?

– Si la notion d’« objet interne » (supra, § 3.1.2) est utile au plan sémantique (§ 3.3.) pour distinguer deux grands types d’interprétation (‘manière’ et ‘objet’), cette distinction peut-elle être transportée telle quelle au plan syntaxique ? En fonction du contexte et de l’intuition du sujet parlant, le diagnostic sera possiblement différent pour une même suite de discours :

(25)  on a mangé éthiopien + donc tu vois avec les doigts + ouais pas trop corona-compatible quoi (oral, à la volée, 15.10.2020)

Dans (25), manger éthiopien ne s’interprète pas forcément au sens de ‘manger de la nourriture éthiopienne’, mais tout aussi bien au sens de ‘à la manière éthiopienne’, i.e. sans couverts et en partageant un même plat. Deux analyses syntaxiques distinctes seraient disponibles, selon l’interprétation en contexte (‘manger un plat éthiopien’ vs ‘manger à l’éthiopienne’) ; dans le contexte de (25), ces deux lectures sont sans doute toutes deux possibles. Dans manger local, la lecture ‘manger des aliments locaux’ conduirait à voir dans local un objet, et dans la lecture où manger local est un comportement coutumier, on y verrait un ajout. Selon l’interprétation choisie, la structure syntaxique serait différente. Non que l’existence de constructions homonymiques soit exclue, bien au contraire. Mais ces exemples montrent que l’opposition entre régime et ajout ne repose pas sur des critères linguistiques robustes.

Autrement dit, la syntaxe ne détermine pas la lecture ‘manière’ ou ‘objet’, elle ne fait qu’autoriser l’une ou/et l’autre interprétation.

La distinction entre interprétation ‘manière’ et interprétation ‘objet’ explique certaines nuances sémantiques. Mais ce n’est pas parce qu’un objet est sous-entendu que l’adjectif qui le qualifierait est un régime direct. Pour l’analyse syntaxique, il est plus salubre méthodologiquement de détacher l’adjectif de son support nominal présumé et de s’en tenir aux indices formels – certes ténus. Mis à part les cas clairs de sélection sémantique (coûter cher, peser lourd), les critères formels font défaut pour asseoir l’existence d’adjectifs en position de régime valenciel du verbe.


3.2.3. Adjectifs adverbaux et formes en –ment : des variantes contextuelles de l’adjectif ?

Dal (2007, 2018) fait l’hypothèse que les adverbes en –ment, dont le statut dérivationnel n’est en général pas discuté, sont en réalité des formes fléchies d’adjectifs, le suffixe –ment étant une marque casuelle. Appliqué par plusieurs linguistes au suffixe –mente des langues romanes et au suffixe –ly de l’anglais, ce postulat fait des adverbes en –ment du français des variantes contextuelles d’adjectifs, apparaissant dans des contextes non nominaux. Dal n’évoque que marginalement l’adjectif adverbal, mais sa proposition conduit à modéliser de manière originale l’alternance de deux types d’adjectifs dépendants du verbe, les adjectifs adverbaux et les adjectifs en –ment. Aussi intéressante soit-elle, cette hypothèse ne résout toutefois pas le problème du rapport entre ces deux formes, qui ne fonctionnent pas forcément comme des variantes libres, comme nous allons le voir maintenant.


3.3. Analyses sémantiques : la question de la synonymie

L’existence de formes en concurrence (net – nettement ; tranquille – tranquillement) entraîne des conséquences diverses.

3.3.1. Inexistence ou forte marginalisation de l’adverbe en –ment « correspondant »

Certains adjectifs adverbaux n’ont a priori pas d’adverbe en –ment « correspondant » : manger alcalin, écrire compliqué / tourmenté, centrer tendu (au football), acheter futé, jouer costaud / groupé. Leur usage est donc pleinement pertinent, puisqu’ils suppléent une absence dans le paradigme des adverbes en –ment.

Dans les exemples suivants, l’adverbe en –ment « correspondant » est peu usité (flouement, droitement, grossement, épatamment, rusément), ce qui peut expliquer l’emploi de l’adjectif adverbal :

(26)  (a) A Fréjus, Marine Le Pen mise flou sur les « libertés » (titre, Libération, 12.9.2021)

(b) Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. (Zola, Germinal, 1885 ; incipit)

(c) Accidenté, Peterhansel perd gros. (titre, lequipe.fr, 2.1.2022)

(d) J’ai acheté ce type de fermeture car j’avais acheté un manteau qui en avait une défaillante et {sic} bien celle-ci elle tient la route épatant, c’était mon premier achat. (web, amazon.de)

(e) Aime-t-il agir directement, strictement guidé par des principes, comme le fait un paladin ? Ou veut-il agir rusé, furtivement, comme un voyou ? (web, weekly-geekly-es.imtqy. com)

À noter dans (26e) que rusé entre dans la même liste énumérative que furtivement. On peut encore citer les adjectifs de nationalité (gauloisement) ou de couleur (rougement), pour lesquels l’adverbe en –ment est très occasionnel :

(27)  […] déroulant derrière lui un long fil de cuivre, dont les spirales saignaient rouge. (Ramuz, Posés les uns à côté des autres, 1943)

3.3.2. Variation libre ?

D’une manière générale, les auteurs qui font l’hypothèse d’une conversion (supra, § 3.1.1.1) considèrent que les deux formes sont interchangeables. Bally (1944 : 310), par exemple, écrit que les « adverbes ‘courts’ [ont] la même valeur que les adverbes en –ment : frapper fort, chanter haut, refuser net, tenir ferme, tenir bon, voir clair, marcher droit, raisonner juste, filer doux, s’arrêter court ». Plus généralement, gloser un adjectif adverbal avec un adverbe en –ment suggère que les deux formes sont sémantiquement synonymes.

La très grande majorité des linguistes considèrent toutefois que dans le cas le plus commun les deux formes en concurrence ne sont aucunement synonymes.

3.3.3. Différenciation sémantique

3.3.3.1. Dans une terminologie qui leur est propre, Damourette & Pichon (1911-1933, t.3 : 384) proposent une explication qui fait écho à l’analyse traditionnelle distinguant incidence à un objet vs à une action. Les auteurs voient une différence de sens notoire entre adjectif adverbal et adverbe en –ment. Pour eux, l’adjectif adverbal porte sur le sens lexical du verbe (ce qu’ils appellent le sémième), contrairement à l’adverbe en –ment qui porte sur le procès. Les équations des auteurs rendent leur analyse moins absconse :

S’arrêter net = faire + arrêt net
S’arrêter nettement = faire nettement + arrêt

Avec l’adjectif adverbal, l’incidence est strictement verbale, mais – et c’est là le point – c’est l’objet interne impliqué par le verbe (ici, arrêt) qui est qualifié par l’adjectif (net). Comme le montre l’exemple de Damourette & Pichon, cet objet n’est pas forcément l’objet direct sélectionné par un verbe transitif.

Père et fils Le Bidois décèlent eux aussi clairement une différence sémantique entre adjectif adverbal et adverbe en –ment :

On aurait tort, en effet, d’interpréter bête, humain, vrai, etc. comme des équivalents de bêtement, humainement, vraiment, etc. Ce qu’expriment ici ces adjectifs, c’est beaucoup moins la manière dont se fait l’action (d’une façon bête, humaine, etc.) qu’une « qualité » spéciale s’appliquant à un complément implicitement contenu dans le verbe. Vivre monotone ne signifie pas tant vivre d’une manière monotone que : vivre une vie monotone. […] chanter clair n’est pas l’équivalent de chanter clairement […]. Chanter clair, c’est sans doute avoir un chant clair, mais c’est aussi faire de la clarté avec son chant. […] Voici un exemple qui nous paraît confirmer notre interprétation : « Ecrire simple (je ne dis pas écrire simplement), c’est procéder par expressions discontinues… » (Thibaudet).  (Le Bidois 1967 : 586-587)

Les gloses fournies par Le Bidois sont également fondées sur un ‘objet’ implicite. De même chez Brunot (1922 : 601) pour qui « parler hautement, c’est parler en maître, avec hauteur, tandis que parler haut, c’est parler à voix haute ». Les transformations de Grundt (1972) vont dans le même sens : Ils conduisent brutalune conduite brutale / Elle s’habille beau de beaux habits.

La position de Le Goffic (1993 : 367) nous semble une reformulation de celle de Damourette & Pichon. Selon lui, l’adjectif qualifie le résultat de l’action, l’action nominalisée (plutôt que la manière, le processus) : dans Jean a parlé clair, « l’adjectif ne porte pas sur la manière dont le sujet a parlé (et ne peut retentir sur lui), mais qualifie, résultativement son parler : ‘Jean a eu un parler clair, il a fait entendre des propos clairs’ ». Noailly, Muller, Van Raemdonck et Goes reprennent cette analyse à leur compte, voir  ici .

Ainsi Noailly (1999 : 149) voit de « fines nuances » sémantiques dans s’habiller triste vs tristement, voyager léger vs légèrement, voter utile (= ‘faire un vote utile’) vs utilement (= ‘faire quelque chose d’utile en votant’). Selon l’auteure, « l’adjectif semble avoir une incidence plus précise que l’adverbe en –ment, et qualifier strictement le procès contenu dans la forme verbale, ou son résultat ». Muller (2000 : 31n) ne dit pas autre chose :

Il y a cependant une différence entre la qualification par un adverbe et celle par un adjectif : cette dernière qualifie moins la ‘manière’ que le résultat de l’action – ce qu’a vu Le Goffic (1993, p. 367) quand il parle d’attribut ‘accessoire de l’idée verbale’. L’adjectif caractérise l’action nominalisée, plutôt que le processus : II s’est arrêté net / ??I1 s’est arrêté nettement = son arrêt est net (plutôt que : d’une manière nette).

L’écho aux équations de Damourette & Pichon est indéniable.

Proposant pour il parle net la glose ‘il parle un langage net, ses paroles sont nettes’, et pour il parle nettement la glose ‘il parle de manière articulée’, Van Raemdonck (2014 : 104) conclut :

Les différences de glose montrent bien que les mécanismes mis en œuvre sont différents et ne peuvent être assimilés ou confondus et donc analysés à l’identique. Dans le premier cas, c’est le résultat qui est visé par la caractérisation […] ; dans le second, c’est le processus qui est visé […].

L’analyse de Goes (1999 : 222) est au diapason, lui qui considère que « l’adjectif adverbial [sic, GC] qualifie un sème intérieur au verbe, mais sans que cela rejaillisse sur le sujet ». Citant les exemples suivants (les parenthèses sont de l’auteur) :

(28)  (a) Vous toussez gras ? (une toux grasse)

(b) Je voudrais savoir s’il était facile ou difficile de danser contemporain sur Mozart (cité par Noailly)  (la danse contemporaine)

il les oppose à Pierre écoute attentivement où « non seulement l’écoute de Pierre est attentive, mais Pierre lui-même est nécessairement attentif ». Présentant enfin la paire d’exemples :

(29)  (a) Pierre parle bas. (uniquement sa façon de parler)

(b) Pierre parle bassement. (incident à Pierre : lâchement, vilement)

il conclut que « la différence entre un adjectif adverbial et un adverbe en –ment sera souvent celle entre le rejaillissement ou non du sens de l’adverbe sur le sujet ». « Souvent » mais pas systématiquement : dans Téléphonez malin, téléphonez futé, téléphonez rusé (cité par Noailly), l’adjectif « qualifie également le sujet » (ibid., 223).

Les cas mentionnés ci-dessus où la nuance sémantique est subtile sont les plus intéressants. Mais parfois, la différence de sens est patente : parler vrai (≠ ‘vraiment’), jouer long (≠ ‘longuement’ ; = ‘proche de la ligne de fond, des limites du terrain, au tennis’) :

(30)  (a) Franck Berrier, l’homme qui parlait vrai (web, titre, lavenir.net, 14.8.2021)

(b) Je n’ai pas fait d’erreur, j’ai joué avec beaucoup d’intensité, j’ai joué long, avec pas mal de coups gagnants. (web, lequipe.fr, 3.6.2021 ; à propos de tennis)

Une hypothèse explicative pourrait être que les adverbes en –ment « correspondants » ont perdu la valeur ordinaire d’adverbes ‘de manière’ pour devenir ou un modal (vraiment) ou un quantifieur temporel (longuement).

3.3.3.2. L’explication de Damourette & Pichon, reformulée par Le Goffic, est la seule apportée à la différence de sens postulée, mais elle demeure difficile à saisir. Cette explication est-elle suffisamment couvrante ? Dans téléphoner malin et étudier tranquille l’adjectif qualifie-t-il réellement le « résultat de l’action » ? Quant à l’action nominalisée, elle n’est pas toujours aisément extractible. Quel est l’objet interne dans retrousser haut sa jupe, piler net, tomber juste, manger sévère, bâtir serré, boire tranquille, mater bizarre, bouger blanc et brillant, cuisiner transparent ?

Les gloses proposées pour capter cette nuance sémantique sont parfois peu discriminantes : ainsi, la distinction voter utile (‘faire un vote utile’) vs voter utilement (‘faire quelque chose d’utile en votant’) ne convainc guère Guimier & Oueslati (2006). Une glose ne remplace pas une analyse sémantique argumentée, qui – elle – fait le plus souvent défaut. Il reste beaucoup à faire pour caractériser avec précision les nuances sémantiques postulées. Une option serait d’analyser les conditions d’emploi en corpus des constructions mettant en jeu les deux formes (adjectif et adverbe en –ment) et considérer l’ensemble des tours concurrents.


3.4. Analyses diachroniques

3.4.1. Les adjectifs adverbaux proviennent du latin et se sont maintenus dans toutes les langues romanes (Le Bidois 1967 : 586, Brunot 1969 : 359).

Certaines associations ont disparu (parler petit ‘peu’, les résultatifs du type abattre bas, choir coi, croître beau ). Mis à part les sommes de Heise (1912) et de Grundt (1972), il n’existe pas à notre connaissance d’analyses diachroniques, ni de liste exhaustive des adjectifs adverbaux « primaires ». Cela dit, les observations et les relevés en corpus de ces études pourraient fonder de telles investigations.

Une forme de déclin diachronique de l’adjectif adverbal est observée lorsque seul l’écrit publié est considéré – comme si les occurrences de l’adjectif adverbal se marginalisaient au cours de l’histoire de la langue. On ne sait pas grand-chose de la langue parlée dans les siècles passés, mais l’usage à grande échelle de l’adjectif adverbal dans les variétés américaines (infra, § 4.2.2) suggère qu’il était bien ancré en français avant le XVIIe siècle.

3.4.2. Dans l’histoire de la grammaire, l’adjectif adverbal est systématiquement confiné au non standard – surtout s’il existe un adverbe en –ment « correspondant ». La réflexion métalinguistique des grammairiens a promu l’adverbe en –ment au détriment de l’adjectif adverbal – dont le caractère non normatif est caractérisé avec les poncifs habituels : style publicitaire, parler jeune, franglais, loi du moindre effort. Sont ainsi par exemple frappés d’anathème s’habiller pratique (par R. Etiemble) ou voyager confortable (par J. Giraud) (Hummel & Gazdik 2021 : 79-80). Autrement dit, l’ancienneté de l’adjectif adverbal en comparaison avec l’adverbe en –ment (pourtant lui aussi très ancien) est établie (supra, § 3.4.1), mais elle est masquée par le discours normatif. Ce discours normatif a eu notamment pour effet que les locuteurs analysent l’adjectif adverbal comme résultant de la chute du suffixe, confondant ainsi les origines (l’adjectif adverbal) avec des formes plus tardives (les adverbes en –ment).

Autre illustration du fait que l’adverbe en –ment fonctionne comme la forme prestigieuse, la campagne de sensibilisation helvétique (image de gauche), reprise par l’Université de Nantes (image de droite) – avec la substitution de étudier tranquille par étudier tranquillement :

(31)

Le remplacement de l’adjectif adverbal par de l’adverbe en –ment dans l’image de droite fait peu de cas de la différence de sens, et suggère que la version adjectivale est perçue comme sub-standard.

3.4.3. L’émergence de quantifieurs ou d’intensifieurs, par transcatégorisation, à partir d’adjectifs est une tendance trans-linguistique. Pour le français, on peut penser à grave, gavé, monstre, pire, fin, blindé, franc, fou, cher, fort, droit, super, terrible, juste (avec parfois une dimension diatopique : v. Dostie 2018, Corminboeuf & Avanzi 2020 à propos de monstre).

Par ailleurs, des auteurs suggèrent que certains complexes {verbe + adjectif} sont des emplois émergents ou innovants, sans qu’il soit précisé s’il s’agit d’une exploitation ordinaire des propriétés combinatoires de la langue – ce qui semble une explication raisonnable –, ou d’une réelle évolution de la langue. Voir quelques  exemples .

Noailly (1999 : 148) parle de « développement récents » pour vous écrivez compliqué ou pour un acteur doit jouer vrai. Mais un coup de sonde dans Gallica.bnf.fr permet d’attester une occurrence d’écrire compliqué en 1889 et de jouer vrai en 1887 (et de nombreuses autres à sa suite). Damourette & Pichon (1911-1933, t.3. : 383) attestent l’association parler compliqué déjà chez Colette. On peut mentionner également l’ouvrage de M. Rocard qui s’intitule Parler vrai (1979) ; à l’époque, l’expression passe pour un néologisme, alors qu’on la trouve dans l’écrit publié dès le XVIIIème siècle (p.ex. chez Marivaux). La question est de savoir s’il s’agit réellement d’une innovation, ou si ce sont certains adjectifs qui eux-mêmes sont devenus plus usuels (utile, solidaire, local). On peut ainsi penser que la combinaison consommer local est relativement récente.

Drapeau (1982) évoque les emprunts, qui constituent un type d’innovation linguistique :

(32)  (a) Ça prend toute la misère du monde pour s’habiller cute […]. (web, tonpetitlook.com, 1.1.2013)

(b) J’essaye d’écrire straight, mais il y a des choses qui surviennent, et je n’y réfléchis pas trop. (web, gonzai.com ; interview de Barry Gifford)/p>

Ces anglicismes renforcent le dogme de l’invariabilité.

Soulignant « l’extension très littéraire » de certains complexes ‘verbe + adjectif adverbal’, Le Bidois (1969) suggère que des genres singuliers (ici le discours littéraire) sont propices à une forme d’innovation :

(33)  (a) M. Abel Hermant, dans son dialogue, ne parle pas parlé, il parle écrit [...]. Parler parlé est vulgaire, parler écrit est scolaire. Ce qu’il faut, je crois, c’est écrire parlé. (Thibaudet, Histoire de la littétaure française)

(b) Quand il est dans ses meilleurs jours, il [Moréas] écrit inoubliable. (Romains, Eros de Paris)

(c) Les uns voient noir, d’autres bleu, la multitude voit bête. (Flaubert, L’Éducation sentimentale)

(d) Tâchons de vivre monotone. (Laforgue, Complainte d’un certain dimanche)

(e) Il a peint exact. (Dumesnil, Guy de Maupassant)

Par ailleurs, les noms propres (34) et les substantifs (35) apparaissent sporadiquement dans la même position que les adjectifs adverbaux :

(34)  Tu vas pouvoir manger Federer, respirer Federer, vivre Federer ! (web, à propos de pâtes alimentaires vantées par Roger Federer)

(35)  (a) Dans les grandes villes, le monde vit robot. (cité par Drapeau 1982 : 30)

(b) Les Freie Wähler de Guin : un groupement apolitique « orienté solutions ». (La Liberté, 28.7.2022)



4. Les données.



4.1. De quelles données dispose-t-on ?

De Damourette & Pichon à Noailly, en passant par Heise et Grundt, nombre de linguistes ont fondé leur description sur des données de corpus, recueillies à la volée, dans des œuvres littéraires, dans la presse écrite ou dans la publicité. Mais l’entreprise de constitution d’un corpus d’envergure, par Hummel et son équipe, constitue incontestablement un tournant dans l’étude de l’adjectif adverbal.

4.1.1. Le corpus de Hummel

Le Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe (Hummel & Gazdik 2021), compte plus de 18´500 exemples. La base est constituée de deux sous-corpus : (i) le corpus A, qui compte 13´500 occurrences issues de Frantext et d’autres sources pour la composante diachronique (du XIIe au XXe siècle). (ii) Le corpus B, qui compte 5´000 occurrences issues de forums internet (2014-2016).

Le dictionnaire répertorie 427 adjectifs différents qui se combinent avec 768 verbes – à mettre en rapport avec environ 2´780 adverbes en –ment, selon Molinier & Levrier (2000 : 28).

Cependant, observent les auteurs, il existe une tendance à combiner un verbe donné avec plusieurs adjectifs adverbaux, si bien que des séries parallèles comme dans (36) permettent d’élargir le paradigme (voir aussi infra l’extrait 45b) :

(36)  (a) Il faisait vaporeux et calme. (Ramuz, Derborence, 1934)

(b) Il s’en va en tournée ainsi dans le pays de là derrière où les eaux ont une autre pente et, sitôt la crête passée, se tournent vers le pôle opposé ; alors immédiatement tout change, parce qu’il fait noir, il fait étroit, il fait fermé ; (Ramuz, Passage du Poète, 1923)

À partir de faire noir, on peut former faire étroit, faire fermé, des associations que l’on trouvera peut-être moins naturellement en dehors d’une structure de liste, de façon isolée. Ces faits de coercition ne sont donc pas à sous-estimer : ils permettent d’ouvrir la position de modifieur de prédicat verbal à nombre de formes adjectivales qui n’ont pas vocation à occuper celle-ci. Cette observation conduit les auteurs à la conclusion que le nombre des adjectifs adverbaux du français se situe plutôt autour de 200 – qui donc se combinent avec un fonds d’environ 700 verbes différents.

Le Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe permet de réaliser des comptages instructifs, qui pourraient être exploités, par exemple, pour l’enseignement du français langue première et du français langue seconde.  Exemples .

La base de données montre qu’un adjectif comme serré est combiné avec 42 verbes différents (p.ex. écrire, boxer, marcher, jouer, surveiller), alors qu’un adjectif comme tenace n’est combiné qu’avec un seul verbe (tomber), tout comme caché (vivre). Mais rappelons que ces observations sont faites sur des données écrites du XIe au XXIe siècle. Les adjectifs qui sont compatibles avec le plus grand nombre de verbes sont, dans l’ordre décroissant : fort (avec 169 verbes), haut (145), bas (120), droit (110), dur (81), net (78), etc.

 fort  169
 haut  145
 bas  120
 droit  110
 dur  81
 net  78
 beau (bel)  75
 ferme  73
 juste  72
 clair  66
 menu  58
 soef (suave)  53
 sec  51
 court  48
 gros  47
 profond  45
 dru  42
 serré  42
 petit  40
 faux  32

Les 20 premiers adjectifs adverbaux du Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe selon leur fréquence-type (Hummel & Gazdik 2021 : 1687).

Les premiers adjectifs non monosyllabiques sont menu (58), profond (45), serré (42) et petit (40). 94 adjectifs sont compatibles avec au moins 10 verbes différents, 182 avec au moins 2 verbes. Parmi les 50 adjectifs les plus fréquents, 39 sont monosyllabiques et 11 sont bisyllabiques ; environ quatre adjectifs sur cinq sont donc monosyllabiques. Sur les 100 adjectifs les plus fréquents dans le corpus, les monosyllabiques représentent 69% du total (27% bisyllabiques et 4% trisyllabiques).

Un verbe comme écrire se combine avec au moins 73 adjectifs différents. Un verbe comme jouer est combiné avec 39 adjectifs, parmi eux dur, groupé, petit, serré, tourmenté, vrai, facile, fin, large, franc, juste, classique, placé, contenu, gagnant, perdant  :

 écrire  73
 parler  68
 vivre  50
 sonner  47
 faire  45
 voir  40
 jouer  39
 manger  39
 aller  38
 habiller  36
 tenir  32
 chanter  29
 marcher  29
 dire  28
 penser  28
 rire  25
 boire  21
 peindre  20
 regarder  20
 répondre  20

Les 20 premiers verbes du Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe selon leur fréquence-type (Hummel & Gazdik 2021 : 1691).

Un verbe comme suivre ne se combine qu’avec un seul adjectif (droit), tout comme fleurir (blanc) ; mais on imagine bien que ce verbe est potentiellement compatible avec tous les adjectifs de couleur… 48 verbes sont accordables avec au moins 10 adjectifs différents.

Dans le dictionnaire, le verbe faire, par exemple, est associé à 45 adjectifs. Les deux extraits de Ramuz ci-desssus (36) permettent d’en ajouter quatre (seul faire noir y figure).

Une base empirique plus large permet donc de réviser ou de confirmer certaines intuitions, comme celle de Le Bidois (1969) : « Trois verbes – penser, parler, écrire – semblent particulièrement aptes à se construire ainsi avec un adjectif ‘adverbialisé’ ». Le Dictionnaire apporte un éclairage qui entérine en partie l’intuition de Le Bidois : le verbe qui se combine avec le plus d’adjectifs différents est en effet écrire (73 adjectifs), suivi de parler (68). Le verbe penser (28) n’arrive toutefois qu’en quatorzième position.

Certaines études se basent sur un nombre d’exemples plus restreint. Ainsi la thèse de doctorat de Coiffet (2018) se fonde sur un corpus de 540 exemples authentiques (ibid. 9), avec 155 adjectifs combinés à 69 verbes (ibid. 24). Coiffet (ibid., 37) observe par exemple que le verbe cuisiner est combiné avec 23 adjectifs différents, boire avec 12 adjectifs et coucher avec un seul (utile) .

4.1.2. Attitudes envers la norme

4.1.2.1. Hummel s’appuie sur des exemples authentiques, sans aucune censure, ménageant une place aux occurrences rares et non normatives. Il intègre les différentes dimensions de la variation (diachronique, diaphasique, diastratique, diatopique).

4.1.2.2. D’autres auteurs au contraire se fient à leur intuition pour poser des jugements de grammaticalité, ce qui peut ouvrir sur des divergences : par exemple, chanter faux la Marseillaise est parfois jugé grammatical (par Abeillé & Mouret 2010), parfois pas (par Guimier & Oueslati 2006). Cela n’est évidemment pas sans conséquences sur l’analyse.

La sélection des données a en effet également un impact sur le diagnostic grammatical. Ainsi, l’agrammaticalité présumée de (37) fait que l’adjectif gros dans Paul risque gros est analysé comme un objet direct :

(37)  *Paul risque gros sa situation. (cité par Abeillé & Mouret 2010)

Selon Abeillé & Mouret (2010 : 8), l’adjectif, « obligatoire », n’est « pas compatible avec un autre complément nominal ». Mais que dire de (38) ?

(38)  (a) En cas de rupture de ces filets, tout passant se trouvant à proximité ou au dessous, risque gros sa santé corporelle et même d’y laisser sa vie. (web, lestrepublicain.com, 4.7.2022)

(b) Car ceux qui avalent les capsules de cocaïne, ces sachets conditionnés, risquent gros leur vie. (web, lefaso.net)

La prise en compte ou non de faits de ce type a des répercussions sur l’analyse : si risquer gros accepte un complément nominal, l’adjectif sera analysé comme un complément oblique. De même pour chanter faux la Marseillaise.

De nombreux exemples sont indûment censurés, sur la seule base de l’intuition personnelle du linguiste, et en contradiction flagrante avec les faits de langue observables en corpus . En voici quelques illustrations.

On a vu supra qu’Abeillé & Mouret (2010 : 8) analysent l’adjectif adverbal comme un ajout s’il est compatible avec un complément nominal (Léa a refusé net la proposition) et comme un objet direct adjectival s’il est incompatible avec un tel complément (*Paul voit double le jardin »). Pour les auteurs, Paul voit double et Paul voit le jardin sont des énoncés bien formés, mais pas leur amalgame (Paul voit double le jardin), ce qui les conduit à conclure que double est un complément obligatoire. Or une telle suite est attestée, y compris dans l’écrit publié, ce qui devrait conduire à la conclusion inverse – à savoir que double n’est pas un complément obligatoire :

(39)  (a) On voit double la page du livre […]. (Michaud, googleLivres, 2006)

(b) On voit l’image double lorsque les deux images tombent sur des points différents de la rétine. (Comte de Redern, googlelivres, 1835)

Les agrammaticalités présumées ciblées par Guimier & Oueslati (2006) : ?*Le jardinier a semé clair ses petits pois. / *Ça sent mauvais le fromage sont pareillement contredites par les faits :

(40)  (a) Je creuse un sillon, je mets ce mélange au fond du sillon, je sème clair mes graines de carottes, je recouvre du même mélange […]. (web, aujardin.org)

(b) Ça sent mauvais la pseudo-science. (web, wikipedia.org)

(c) Ça sent mauvais la fumée de cigarette (web, fr.tripadvisor.ch)

Guimier & Oueslati postulent que « le blocage des paradigmes synonymiques est un indice de figement » et posent les agrammaticalités suivantes : Pierre refusa net // Pierre *écarta / *repoussa / *déclina net. Les faits contredisent ce jugement normatif, fragilisant le diagnostic de figement :

(41)  (a) Après le débat de deux heures, M. Legault a refusé d’écarter net la possibilité qu’une personne ne passant pas l’un des tests soit appelée à rentrer dans son pays d’origine. (web, ledevoir.com, 20.9.2018)

(b) Mme Dujardin repoussa net toute idée d’un nouveau mariage. (Roujon, gallica.bnf.fr, 1923)

(c) Il me souleva le menton de l’index afin de me forcer à croiser ses prunelles dorées : invitation implicite que je déclinai net. (Mancellon, googlelivres, 2017)

De même pour le test de « prédicativité », chez les mêmes auteurs : Pierre note sec / *sa notation est sèche ; Pierre vit serré / *sa vie est serrée :

(42)  (a) Il avait l’an dernier des notes moyennes dans une très bonne classe d’un lycée privé assez costaud, la notation était très sèche et lui ne fichait pas grand-chose tout en ayant de très bonnes appréciations sur ses capacités. (web, forum, neoprofs.org, 5.6.2022)

(b) Ma vie est serrée comme un drame. (Saint-Exupéry, Courrier sud, 1929)

L’énoncé *Nous cherchons grand (à propos p.ex. d’un appartement) est jugé agrammatical par Abeillé & Mouret (2010), alors qu’un exemple comme (43) semble commun :

(43)  De bonnes pistes sont en cours dans la recherche de notre show room. Nous cherchons grand parce que nous ne voulons pas de la place juste pour nous... (web, kisskissbankbank.com)

Noailly (1994) cite cet exemple assez proche (avoir grand / chercher grand), où grand fonctionne également comme un anaphorique :

(44)  Le luxe de Schweitzer, c’est qu’il a eu grand assez vite. (oral, cité par Noailly 1994 ; à propos de la taille d’un appartement)

En bonne méthode descriptive, les jugements de grammaticalité intuitifs posés par les linguistes gagnent à être confrontés aux faits empiriques. De ce point de vue, l’existence du Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe est précieuse, bien que la ressource ne comporte pas de données orales. Certaines tendances sont observables, comme les combinaisons qui sont fréquentes et celles qui sont plus rares.

Certains exemples jugés agrammaticaux sont en fait communs, alors que d’autres sont nettement plus exceptionnels, comme risquer gros sa vie (39) – dont les rares occurrences proviennent pour la plupart de pages web de la francophonie africaine. Il s’agit manifestement d’exemples attestés, à intégrer à l’analyse, et que seul un point de vue par trop européocentriste peut conduire à censurer. Cela ne veut cependant pas dire que ces occurrences rares doivent être placées sur le même plan que parler fort, travailler dur et étudier tranquille. Mais plutôt que de conclure à leur agrammaticalité, en contradiction manifeste avec les données empiriques, il s’agit d’expliquer pourquoi certaines configurations sont sporadiques et d’autres sont communes.

Il semble important de ne pas confondre agrammaticalité et non attestation (ou attestation très sporadique) dans un corpus donné.


4.2. Variations

4.2.1. La « tradition orale »

Hummel appelle « tradition orale » les usages non standardisés, informels de la langue , observables essentiellement à l’oral, dans l’argot, et dans certaines écritures numériques. L’auteur (2018b : 26) souligne la préférence, dans cette « tradition orale », pour l’adjectif adverbal, en comparaison avec l’adverbe en –ment, en s’appuyant par exemple sur des comptages dans trois romans du XXe siècle (Le testament francais de Makine, L’Echine de Djian et Les combattants du petit matin de Boudard). Sur un échantillon de 30 000 mots par roman, Makine utilise 67 adverbes en –ment, Djian 99 et Boudard 8. En revanche, Makine n’utilise que 4 adjectifs adverbaux, Djian 14, alors que Boudard en produit 33.

Voici des exemples écrits qui pourraient ressortir à cette tradition orale :

(45)  (a) Je la boucle hermétique. Je serre les dents, me prépare les répliques pour tout ce qui va suivre (Boudard, La cerise, 1963)

(b) Ils jouent gonflé, cambré, musclé, ils jouent costaud les Écossais... Ils jouent marrant la cornemuse, ils jouent gaillard, ils jouent poilu comme des molletons... (Céline, Mort à crédit, 1936)

(c) Tout ce qui n’est pas moi est le fils qu’elle aurait préféré avoir. Pas très réchauffant, pour un môme déjà trop porté à s’examiner critique […]. Le vin rouge à l’envers par les trous de nez, ça ramone aigre, c’est pire que tout. […] Le patron commençait à nous mater bizarre. […] On a roulé dur toute la journée. (Cavanna, Les Ritals, 1978)

Neumann-Holzschuh & Mitko (2019 : 262-263) notent qu’en Amérique du Nord, les locuteurs les plus scolarisés sont ceux qui recourent le plus à l’adverbe en –ment, et observent à la fois un clivage entre les plus instruits et les moins instruits, et entre les plus âgés et les plus jeunes : la scolarisation provoque un recul chez les jeunes de l’adjectif adverbal, qui demeure privilégié chez les locuteurs plus âgés. Ainsi, plus les locuteurs sont jeunes, plus ils recourent aux formes en –ment en raison de la scolarisation, si bien qu’on voit se répéter « au niveau intergénérationnel, ce que Hummel a révélé pour la diachronie du français » (ibid., 265), à savoir l’impact de la scolarisation dans la progression [de l’adverbe en –ment] au XIXème siècle .

Cela dit, on trouverait sans doute de nombreuses occurrences, par exemple dans le domaine sportif (langage de spécialité), qui seraient plus difficiles à rattacher à une tradition orale : servir extérieur (tennis), centrer tendu, jouer latéral (i.e. ‘latéralement’), frapper rentrant / sortant (au football), skier engagé, courir costaud, etc. Il y a probalement des répartitions intéressantes à observer en fonction du type de discours.

4.2.2. Diatopie

Neumann-Holzschuh & Mitko (2019) mettent en lumière la vitalité de l’adjectif adverbal dans les variétés américaines (Acadie, Québec, Îles-de-la-Madeleine, Louisiane), « moins exposées à la pression normative que les variétés européennes » (ibid., 231). Exemples en Louisiane (46) et en Acadie (47) :

(46)  (a) An l’a éspéré patient. (cité par Hummel 2018b : 28)

(b) Il a fait ça aisé. (ibid.)

(c) C’était pas marié légitime (cité par Neumann-Holzschuh & Mitko 2019)

(47)  (a) Une fois que vous la vendez légal (ibid.)

(b) C’était engraissé naturel là (ibid.)

(c) Y avait des chuses qu’i disait comique (ibid.)

L’impact de la normalisation linguistique sur la diachronie du français explique que les adjectifs adverbaux se soient mieux maintenus dans les variétés américaines.


4.3. Evaluation des données

Il n’existe malheureusement pas, pour le français parlé, de collection de l’ampleur du Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe, ce qui exclut toute comparaison en fonction du médium. C’est d’autant plus regrettable qu’il semble y avoir un lien étroit entre mode de production oral et adjectif adverbal (supra, § 4.2.1).

La délimitation de l’objet d’étude (supra, § 1.2.), la qualité de la base empirique à disposition (supra, § 4.1), le poids de la tradition grammaticale (supra, § 3.1.), ainsi que les jugements normatifs intempestifs, voire la confusion entre non-attestation et agrammaticalité (supra, § 4.1.2.2), apparaissent intimement imbriqués, et ont en définitive un impact considérable sur les résultats de la recherche dans le domaine de l’adjectif adverbal.



5. Etudes contrastives et typologiques.


5.1. L’adjectif adverbal est non seulement bien attesté dans l’ancienne langue, mais il s’agit également d’une construction usitée notamment dans toutes les langues romanes, y compris les dialectes – ce qui n’est pas le cas des adverbes en –ment.

Reprenant la classification de Hengeveld (1992), Hummel & Gazdik 2021 : 61-70) détaillent différents systèmes à travers les langues :

– Type A (système monocatégoriel) : la classe adjectivale seule endosse des fonctions adjectivales et adverbiales. C’est le cas par exemple dans les usages oraux du portugais et de l’espagnol américains, en français de Louisiane et dans les dialectes italiens. La forme non marquée (en allemand, néerlandais) ou neutre (en danois, suédois) de l’adjectif est utilisée pour la modification d’un prédicat verbal.

– Type B (système bicatégoriel) : une langue comme l’anglais sépare l’adjectif et l’adverbe au niveau de la classe de mots (slow vs slowly). Cette structuration bicatégorielle se trouve aussi en grec ancien et en latin classique.

– Type C : dans certaines langues, des périphrases verbales ou nominales sont utilisées pour réaliser les fonctions adverbiales. Pour le français, cela correspondrait à l’usage de SP du type avec rapidité, d’un pas lent, à la dure, au juste, en gros.

Neumann-Holzschuh & Mitko (2019 : 242) soulignent que « le Type A est le plus répandu dans les langues indo-européennes et constitue le type vernaculaire dans les langues romanes, alors que le Type B se développe au fur et à mesure que les langues romanes sont soumises à un procès de standardisation » :

La diachronie du système adverbial des langues romanes s’explique fondamentalement par la coexistence compétitive d’un système monocatégoriel de tradition orale avec un système bicatégoriel qui s’impose progressivement comme standard d’écriture […]. (Hummel & Kröll 2015 : 39, cité par Neumann-Holzschuh & Mitko 2019)

Selon les auteures, « cette concurrence aboutit à des résultats différents – favorisant soit le Type A, soit le Type B – selon le code (oralité ou scriptualité), la tradition (pression plus ou moins forte du standard), la région (Ancien Monde – Nouveau Monde) et le niveau de langue (standard – non standard) » (ibid).

Figure 1 : Schéma emprunté à Hummel & Gazdik (2021 : 22)

Ces mécanismes concurrents, par exemple les adverbes en –ment pour la tradition écrite et l’adjectif adverbal pour la « tradition orale » (v. supra, § 4.2.1), coexistent dans la plupart des langues romanes, – ceci bien que l’extension du Type A soit sous-estimé dans les grammaires officielles . Les langues romanes usent de ces différentes techniques simultanément (pour le français : rapide (adj./adv), rapidement, de manière rapide, avec rapidité), avec des préférences en fonction des dimensions diamésiques et diaphasiques.

Contrairement à l’espagnol, l’italien, le portugais et le français qui privilégient le Type B dans le médium écrit, le roumain n’a pas de suffixe –ment productif (Hummel 2010 : 447-448). C’est le cas également des dialectes de l’Italie méridionale et du sarde. L’adjectif adverbal est un procédé commun à toutes les langues romanes.

5.2. Il existe de nombreux travaux sur l’adjectif adverbal dans d’autres langues romanes que le français .



6. Bilan



6.1. Synthèse des positions en présence

Les linguistes s’accordent sur le fait que ces formes sont adjectivales (et non adverbiales), et que celles-ci présentent des fonctions ‘adjectivale’ (interprétation ‘objet’) et ‘adverbiale’ (interprétation ‘manière’), sans que soit clairement défini ce que l’on entend ici par « fonction ».

Trois positions rendent toutefois difficile actuellement un consensus sur l’analyse grammaticale de ces formes :

– Certains linguistes réservent le terme adjectif adverbal aux seules occurrences invariées (supra, § 3.1.3) – ce postulat d’invariabilité étant renforcé par la pression de la norme. Mais on pourrait objecter que nombre de ces cas soi-disant invariés ne le sont que potentiellement, puisque par exemple telle forme accordée au masculin singulier (voire au féminin singulier, par exemple le type bizarre) ne sera pas distincte superficiellement d’une forme invariée. L’indistinction est plus marquée encore à l’oral.

– D’autres linguistes adoptent une position accueillante, en appliquant par exemple également le concept à la prédication seconde (supra, § 1.2.1.4). Si l’option a l’avantage de saisir les liens entre différentes constructions dans une synchronie donnée, elle revient à indifférencier des séquences qui se ressemblent en surface, mais où l’adjectif occupe des fonctions toutes différentes d’un point de vue structural.

– Enfin, nous avons esquissé les contours d’une « troisième voie » possible  qui consiste à distinguer les constructions qui relèvent univoquement d’une analyse par adjectif adverbal, de celles qui relèvent univoquement d’une analyse par adjectif en fonction prédicative (ex. 10, supra, § 3.1.3.1 : appositions et attributs), et celles qui sont structuralement ambiguës (supra, § 3.1.3.3). Cette perspective métanalytique ouvre la possibilité d’une compréhension de la dynamique des réaménagements morpho-syntaxiques réalisés sur le vif par les sujets parlants.


6.2. Études à faire

– Les interférences entre l’adjectif adverbal et l’apposition sont trop rarement mentionnées (mis à part par Goes 2008 : 29-31). La possibilité d’une interprétation appositive est pourtant notable dans certains exemples (supra, exemples 10c-e) :

(48)  (a) Si vous voulez immortelle durer. / Elle flotte incertaine en cette extrémité. / La Reine impatiente attend votre réponse. (Racine, cité par Brunot 1922 : 602)

(b) La lourde berline allemande roulait lente et funèbre. (Michelet, cité par Brunot 1922 : 602)

(c) Il est monté pacifique sur un trône ébranlé. (cité par Brunot, La doctrine de Malherbe d’après son Commentaire sur Desportes, 1891 ; repris par Hummel 2018b : 16-17)

Ou encore dans des exemples comme ceux-ci (noter la virgule) :

(49)  (a) Tranquille, il reposait, vous l’avez déchaîné. (Balzac, Cromwell, 1820)

(b) Là, on est venues pour discuter, tranquilles. (Despentes, Apocalypse bébé, 2010)

(c) Il va balayer, rapide, un quart de l’horizon […]. (Colette, 1928, cité par Hummel & Gazdik 2021)

Verra-t-on dans (49a) une apposition adjectivale, ou un adjectif adverbal extraposé (sans incidence au sujet) ? Et dans (49b), l’accord oriente-t-il fatalement vers une lecture appositive ?

En français parlé, on peut comparer le son de (50a) où la lecture appositive semble privilégiée, avec (50b = 1f) où tranquille se comporte plutôt comme un adjectif adverbal :

(50)  (a) je fais une soirée normale + enfin je regarde mon film tranquille (oral, Ofrom)

(b) L1 : on regarde si y a un: quelque chose là + on visite [L2 : mh mh] + on peut boire quelques verres tranquille (oral, Ofrom)

– Dans peser lourd ou valoir cher, il y a une sélection sémantique. Pour parler {fort, haut, français}, faut-il y voir une sélection plus lâche ? dans parler {solidaire, méchant}, faut-il postuler une sélection encore moins contraignante ? Comment le montrer ? Une étude des collocations pourrait donner des clés pour l’analyse syntaxique (supra, § 3.2.2) et pour mesurer le degré de lexicalisation. Abeillé & Mouret (2010) soulignent dans leur conclusion que « certaines restrictions lexicales sont à l’œuvre à la fois sur les verbes et sur les adjectifs et l’on a des phénomènes de collocation », mais il reste à le démontrer. Avec un corpus suffisamment étendu, il serait sans doute possible de mener une étude quantitative du type de celles de Fabre & Bourigault (2008) et Fabre & Rebeyrolle (2011), à propos de l’opposition objet / ajout.

– Y a-t-il des classes d’adjectifs exclues de cette configuration, ou plus rares dans cette fonction ? Une prédiction comme celle de Bally (1944 : 311) apparaît en tout cas caduque au XXIe siècle : « Mais cette transposition [i.e. conversion] n’est pas possible avec n’importe quel adjectif : je n’oserais pas risquer penser exact, parler précis ».

– Une autre étude (diachronique et synchronique) pourrait être conduite sur les phénomènes réputés non productifs (Noailly 1994 : 105) : les complexes {adjectif + adjectif} (ex. 3, supra, § 1.1.2.) et les cas de figure où l’adjectif est cooccurent à un régime direct. Les exemples sont moins rares qu’il n’y paraît : laisser pousser les ongles longs, couper ses cheveux courts, grimper facile la face nord, porter haut les couleurs, chanter faux l’hymne national, travailler dur son latin, etc. Pour d’autres exemples, voir  ici  .

Risquer gros sa vie, payer cher sa place, boire quelques verres tranquille, boire son verre sec, couper sec la conversation, attacher ses chaussures facile, refuser net la proposition, stopper net (dans) son élan, sentir bon les foins, sentir mauvais la fumée, chanter bas une comptine, discuter ferme la vente, creuser profond le trou de la sécu, aller droit son chemin, porter beau le costume, semer clair les graines, tricoter serré son scénario, attacher solide son cheval, tenir ferme un bâton, frapper fort un sac de boxe, jeter direct le courrier, aiguiser tranchant une lame, appliquer bien visible sa signature, coder secret des documents, aménager moderne son appartement, manger froid sa vengeance, couper épais une tranche de pain, etc. Et avec le passif : des légumes hâchés menu, une jupe retroussée haut, un défunt enterré trop bas, une chevelure implantée bas, des cheveux noués lâche, des adversaires battus sévère, des barques amarrées serré.

On peut se demander par exemple si l’ordre des mots a favorisé l’accord ou l’invariabilité, au cours de l’histoire (manger froid(e) sa vengeance / manger sa vengeance froid(e)).

– Une analyse diachronique de l’accord serait bienvenue, afin de mieux comprendre le rapport entre adjectif adverbal et contructions attributives. En synchronie, lorsqu’il y a deux lectures possibles (incidence au sujet/objet ou non), comment les locuteurs se comportent-ils ? Cf. elle a été testée positive / positif (Corminboeuf 2022).

– une étude de l’adjectif adverbal en français parlé n’est malheureusement pas encore à l’ordre du jour, un corpus oral de grande ampleur faisant défaut. Observerait-on les mêmes associations qu’à l’écrit ?



7. Références citées.


Abeillé A. & F. Mouret (2010), « Les compléments adjectivaux des verbes transitifs en français », Les Tables. La grammaire par le menu, T. Nakamura (éd.), Presses universitaires de Louvain, 1-10.

Abeillé A., Bonami O., Godard D. & Noailly M. (2017), « Adjectives and adverbs in the Grande grammaire du français », Adjective Adverb Interfaces in Romance. Hummel M. & S. Valera (eds), Benjamins, Amsterdam / Philadelphia, 113-139.

Avanzi M., Béguelin M.-J., Corminboeuf G., Diémoz F. & Johnsen L. A. (2012-2023). Corpus OFROM – Corpus oral de français de Suisse romande. Université de Neuchâtel, www.unine.ch/ofrom

Bally C. (1944), Linguistique générale et linguistique française, Berne, A. Francke.

Béguelin M.-J. (1990). « Conscience du sujet parlant et savoir du linguiste ». Liver R., I. Werlen & P. Wunderli (éds), Sprachtheorie und Theorie der Sprachwissenschaft. Festschrift für Rudolf Engler. Tübingen, Gunter Narr Verlag, 208-220.

Béguelin M.-J., Corminboeuf G. & Johnsen L. A. (2014), « Réflexions sur le statut de la métanalyse », Verbum, XXXVI-1, 3-16.

Blinkenberg A. (1950), Le problème de l’accord en français moderne. Essai d’une typologie. Copenhague, E. Munksgaard.

Brunot F. (1969 = 1891), La doctrine de Malherbe d’après son Commentaire sur Desportes, Paris, A. Colin.

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Note 1:

Note 2:

Note 3:

Note 4:

Note 5:

Note 6:

Note 7:

Note 8:

Au lieu de dire ou d’écrire : Tiens, voilà des violettes au pied de ces églantiers. Oh ! qu’elles sentent bon ! (Bernardin de St-Pierre), on disait ou l’on écrivait : Tiens, voilà des violettes au pied de ces églantiers. Oh ! qu’elles sentent bonnes ! (Bescherelle, Grammaire nationale, 1836)

Note 9:

Note 10:

Note 11:

Note 12:

Note 13:

On ne va pas écrire que j’ai voulu faire de l’image parce que mon père est passionné de photographie. C’est vrai, je crois, mais ça sonne très bateau. (blog, maron.video)

J’avoue que la tentation est grande parfois d’unfollower tout ce petit monde car leurs propos me coûtent bonbons en aspirines. (web, glose.fr/2017/05/15)

Note 14:

Note 15:

Note 16:

(a) ça dure long (oral, Ofrom)
(b) Le film a duré long, et il était presque neuf heures quand nous sommes sortis du cinéma (Le Goffic, googlelivres, 2015)
(c) ça passe très long (oral, Ofrom)
(d) La nuit passe long / Parmi mes démons (chanson, « Vendredi 13 », Nuit incolore)
(e) j’ai l’impression que ça veut pas aller long (oral, Ofrom)

Note 17:

Note 18:

Note 19:

Note 20:


 

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